Porträt & Reportage

Irène Schweizer, alchimiste musicale

Lauréate du Grand Prix suisse de musique 2018, Irène Schweizer est récompensée pour sa persévérance et son parcours hors des sentiers battus.

Christian Steulet - 2018-05-18
Irène Schweizer, alchimiste musicale - Irène Schweizer ©F. Pfeffer
Irène Schweizer ©F. Pfeffer
Irène Schweizer, alchimiste musicale - Pierre Favre & Irène Schweizer
Pierre Favre & Irène Schweizer
Irène Schweizer, alchimiste musicale - Irène Schweizer ©F. Pfeffer
Irène Schweizer ©F. Pfeffer

Irène,

        mercurial miracle

liquid fire

        moving phases of the moon

earthed and inspired

        communicating

creative contradictions

        of continuity and change

in space and trough time

        where different universal

rhythms and rhyme

Chanson de Maggie Nichols dediée à Irene Schweizer

 

 

C’est au printemps 1963, après un séjour linguistique à Londres qu' Irène Schweizer découvre le Café Africana à Zurich, où un cercle de musiciens organise concerts et jam sessions. Elle joue en trio, s’inspirant de Art Blakey et Horace Silver. Mais c’est en septet avec les « Modern Jazz Preachers » qu’elle est primée au Festival de jazz amateur de Zurich en 1964. Il est déjà évident qu’elle va consacrer sa vie à la musique comme performance... Non pas une musique à programme ou, pire encore, celle qui se joue en fonction du contexte. Et ne demandez pas à Irène d’enseigner quoique ce soit, elle a horreur de cela ! Le jazz, elle l’a appris par cœur durant les années 1950 : il n’y avait alors ni écoles, ni partitions fiables. Les passionnés se régalaient de disques, de concerts ou des quelques rares émissions de radio. Les qualités d’amateur et d’autodidacte représentaient leur distinction même. C’est ainsi qu’Irène a travaillé comme secrétaire tout en menant une vie d’artiste récalcitrante aux sirènes du marché de la musique.

 

Un parcours en forme de manifeste musical

Quarante ans plus tard, le 29 août 2004, Irène Schweizer entre sur la scène du Festival de Jazz de Willisau  en compagnie de deux amis de Chicago, le saxophoniste Fred Anderson et le batteur Hamid Drake. Du début à la fin de ce concert resté dans les annales, c’est elle qui donne le ton, provoque et relance ses partenaires dans des terrains inconnus  (concert documenté dans le film de Gita Gsell!). Cela fait désormais plus de dix ans qu’elle se consacre pleinement à la musique, en ayant terminé avec les jobs alimentaires et les tournées parfois mal ficelées. A la reconnaissance des scènes jazz des deux côtés de l’Atlantique sont venus s’ajouter des prix publics, comme celui de la ville de Zurich en 1991.

Au Café Africana, Irène Schweizer avait découvert la musique d’une poignée d’émigrés sud-africains, celle de Dollar Brand puis de Chris McGregor et les Blues Notes de Dudu Pukwana et Louis Moholo. Emancipés du répertoire américain, ils jouaient leurs propres compositions. Et si le jazz ne passait pas forcément par New Orleans et New York ? Les occasions de jouer une musique sans compromis étant encore trop rares chez les Helvètes, elle a quitté la Suisse en 1966, avec ses deux partenaires, Ueli Trepte et Mani Neumaier, pour rejoindre les scènes européennes où mijotaient d’autres approches de l’improvisation. Ce voyage initiatique, que n’aurait pas renié un Jack Kerouac, lui a fait découvrir la musique de Cecil Taylor et ouvert les portes de la scène berlinoise. L’heure était à la rébellion, et certains musiciens rejetaient violemment les modèles du passé. Pour Irène Schweizer toutefois, le manifeste resta musical et non politisé : lassée des modèles harmoniques et rythmiques usuels, elle s’ouvrit de nouveaux espaces musicaux puis retourna en Suisse pour fonder avec le batteur Pierre Favre et les contrebassistes Peter Kowald ou Leon Francioli un des trios qui comptent parmi les musiques d’improvisation en Europe.

Irène Schweizer & Pierre Favre, 2012 © Manuel Wagner

 

Un parcours artistique et un engagement sans faille

C’est le moment où déchantaient ceux qui, en 1968, avaient rêvé du grand soir. Irène Schweizer, pour sa part, affectionnait les petits matins et s’organisait avec ses pairs, car l’heure était aux collectifs qui s’engageaient pour développer de nouvelles scènes. A Berlin, elle a enregistré son premier album de piano solo chez « Free Music Production » ; à Zurich, elle a participé à « Modern Jazz Zürich » et à la fondation du « Werkstatt für Improvisierte Musik », démontrant sa solidarité avec une nouvelle génération de musiciens.

Elle s’est aussi engagée musicalement dans la promotion des femmes, notamment au sein du « Feminist Improvising Group » avec Lindsay Cooper, Sally Potter, Joëlle Léandre et Maggie Nichols (voir encadré).  Elle est devenue ensuite une des chevilles ouvrières du label Intakt Records, celui qui documente entre autres son parcours artistique. A partir de là, elle a multiplié les rencontres et les échanges dans un processus constant d’ouverture musicale – la découverte de John Cage et de Karlheinz Stockhausen représentant une nouvelle étape.

© Marcus Maida

 

En solo ou en duo

Selon ses dires, ce processus a débouché sur une musique hétérogène dont la variété des influences est constitutive d’une dramaturgie propre. De fait, l’on reconnaît immédiatement son jeu pianistique aussi percussif qu’inspiré. Et c’est dans l’exercice du solo et du duo – le second de préférence avec des batteurs, la batterie étant son second instrument – qu’Irène Schweizer se distingue par une alchimie musicale particulière. Elle a ce don d’intégrer toutes les influences et toutes les rencontres dans une synthèse qui présuppose un remarquable travail de mémoire. Elle s’énerve d’ailleurs un peu d’être, aujourd’hui encore, assimilée souvent à une musicienne du « free », comme si elle s’était enfermée dans une seule esthétique. En réalité, Irène joue également des thèmes, que ce soient ceux du répertoire historique, ou ceux qui suivent sa partition intérieure. Elle le fait avec une éloquence dénuée de bavardage, ainsi qu’un sens de la forme et du récit, qui forcent l’écoute et l’admiration.

 

A lire: Christian Broecking, "Diese unbändiges Gefühl der Freiheit - Irène Schweizer - Jazz Avantgarde, Politik"

A voir: Gita Gsell, "Irène Schweizer" (Intakt DVD 2005)

Discographie, presse et portrait chez Intakt records

Plus d'informations sur le Prix suisse de musique

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