Les diagonales de l’improvisation

Nachwuchs

En deux décennies, Suisse Diagonales Jazz s’est imposée comme la vitrine et le porte-parole d’une jeune scène musicale aussi riche que diversifiée.

Christian Steulet - 2019-03-07
Les diagonales de l’improvisation -
Les diagonales de l’improvisation - AA Trio
AA Trio
Les diagonales de l’improvisation - District Five
District Five
Les diagonales de l’improvisation - Kali
Kali
Les diagonales de l’improvisation - Lea Maria Fries' 22° Halo
Lea Maria Fries' 22° Halo
Les diagonales de l’improvisation - Louis Billette Quintet
Louis Billette Quintet
Les diagonales de l’improvisation - MaxMantis
MaxMantis
Les diagonales de l’improvisation - Nolan Quinn Quintet
Nolan Quinn Quintet
Les diagonales de l’improvisation - Omni Selassi
Omni Selassi
Les diagonales de l’improvisation - Shane Quartet
Shane Quartet
Les diagonales de l’improvisation - Woodoism
Woodoism

« La musique de jazz, c’est comme les bananes, ça se consomme sur place »

C’est ainsi que Jean-Paul Sartre décrivait sa découverte du jazz aux Etats-Unis, après avoir fait le tour des clubs de la 52erue à New York. Il n’y a pas eu de tels lieux mythiques en Suisse, hormis l’Africana à Zurich (1959 – 1968), qui n’était pas un club mais un café proposant chaque jour de la musique jouée de plein pied autour d’un piano qui a vécu de belles aventures. Il a fallu attendre la décennie 1980 pour que les musicien-ne-s retrouvent, à leur initiative, quelques lieux durables de performance. Dix ans plus tard, quelques responsables de ces nouveaux clubs ont constitué un embryon de réseau qui s’est ensuite transformé en association. Suisse Diagonales Jazz (SDJ) est devenue aujourd’hui un acteur reconnu de la politique culturelle – l’occasion de faire le point sur le chemin parcouru et les perspectives, alors que l’édition 2019 vien de battre son plein avec 26 lieux accueillant 79 concerts au total.

 

Constituée d’un agrégat de périphéries, la Suisse n’a pas de centre urbain comparable à Londres ou Paris. Les plateaux dédiés aux musiques populaires ont longtemps eu une vie aussi souterraine qu’éphémère : arrière-salles de restaurants, cercles privés, hôtels, sous-sols de friches industrielles, centre de jeunesse dotés d’une salle de musique. Suite à l’échec de la Fédération Suisse du Jazz (1943 – 1947), et au succès du Festival de jazz amateur de Zurich (1951 – 1971), naissait en 1975 une organisation militant au plan national pour la reconnaissance de nouvelles pratiques musicales : la Coopérative des Musiciens Suisses. Plus de quatre cent membres s’engageaient pour la reconnaissance de l’improvisation, qui était devenue un des fondements du jazz contemporain, mais aussi du rock et de la pop. 

 

Les temps étaient mûrs pour une démocratisation de la musique dans son enseignement et dans sa diffusion, avec le succès rapide d’écoles de jazz et de musique actuelle, de labels indépendants et de radios locales aux quatre coins du pays. Ceci dit, les lieux de concert peinaient encore à s’inscrire dans la durée, hormis certains festivals annuels. L’heure était à la culture événementielle, et les « musiques jeunes » faisaient encore peur : « Faites quelque chose de sérieux dans la vie, la musique viendra ensuite ! » Comment sortir de cette contradiction entre reconnaissance de l’enseignement et mépris pour les expressions d’une culture en plein essor et parfois dérangeante ?

 

En 1995, quelques clubs de jazz décidaient de s’unir pour promouvoir les échanges et favoriser la relève musicale en Suisse. Ce sont eux qui ont réalisé les premiers festivals itinérants présentant de jeunes formations dans toutes les régions linguistiques du pays. Leur engagement a mené, au tournant du siècle, à des assises de la scène musicale réunissant une dizaine d’organisateur-trice-s de plus en plus sollicités par de jeunes artistes pressé-e-s de monter sur scène. Pour s’inscrire dans la durée et répondre à la demande, le développement et la reconnaissance d’un réseau national était indispensable. Tel fut l’objectif central de SDJ à partir de 2002. Forte d’un soutien financier public et privé, l’association a vu ses rôles se diversifier, et son festival biannuel devenir la principale vitrine de la relève du jazz en Suisse.

 

 

En 2019, SDJ compte plus de trente membres qui représentent les plateaux de concert les plus divers, du cercle intime au festival médiatisé – et leur nombre augmente chaque année. Elle a déjà réalisé dix éditions de sa manifestation itinérante. Un regard sur la programmation montre qu’une grande partie des valeurs sûres de la scène suisse du jazz ont emprunté ces diagonales de l’improvisation. Les pianistes Gauthier Toux et Marie Kruttli en 2017, deux artistes qui connaissent aujourd’hui une belle carrière, tout comme Florian Favre qui représentait la découverte du festival en 2015 ; les chanteuses Claudia Greber, Claire Huguenin, Morgane Gallay et Fanny Anderegg ; le trio Schnellertollermeier du guitariste Manuel Troller, dont la musique ravit autant les amateurs de jazz que de rock ; le chanteur Andreas Schaerer et son sextette « Hildegard lernt Fliegen », dont la verve et le théâtre musical ont déjà séduit les scènes européennes ; les saxophonistes Simon Spiess, Benedikt Reising et Manuel Gesseney – la liste est loin d’être exhaustive : plus de quatre cents musicien-ne-s de moins de trente ans ont participé aux diagonales de l’improvisation depuis la première édition du festival en 1995.

 

Renforcer la scène musicale dans la perspective de la relève artistique, proposer des échanges réguliers entre organisateur-trice-s dans le but de favoriser leur autonomie, s’affirmer comme interlocuteur avec les autorités : SDJ a pleinement rempli ces fonctions et peut envisager l’avenir avec sérénité. Il reste désormais à cultiver cet équilibre délicat entre vision commune et respect des particularités locales, tant il est vrai que l’héritage du jazz s’inscrit aujourd’hui dans une très forte diversité. A l’heure où la culture est trop souvent considérée comme une affaire de marché et de gestion, espérons que SDJ conservera sa vision originale et sa vocation de tremplin.

 

Chaine youtube de SDJ

 

Pour en savoir plus : www.diagonales.ch

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