Chronique du rap romand en France

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En 2019 le rap romand fait la couverture des Inrocks, l’histoire est-elle un éternel recommencement ?

Joram Vuille - 2019-03-29
Chronique du rap romand en France -

Voir le jeune genevois Di-Meh faire la couverture du magazine français les Inrockuptibles a été pour tout-e amateur-trice de rap romand (partie francophone de la Suisse) l’aboutissement d’un long chemin de croix. Attendue depuis près de 30 ans, la percée commerciale d’un-e artiste romand-e au-delà de nos frontières est-elle enfin à l’ordre du jour ? Retour sur une boucle qui ne cesse de tourner en rond depuis que le rap abreuve nos oreilles.

Les années 90 : premiers envols du rap romand

Au début des années 90, c’est à Genève que réside l’espoir de la communauté hip-hop romande d’être reconnue en France avec le groupe Les P’tits Boss. Avec un style à l’avant-garde, les Genevois se font connaître et reconnaître à travers des freestyles et quelques apparitions plus que remarquées sur les mixtapes de Cut Killer. Une première fierté nationale qui ne prendra finalement pas son envol vers le sommet : la spontanéité ayant été sacrifiée sur l’autel des affaires et du droit des contrats. 
Parallèlement, mais dans un autre style, les Lausannois de Sens Unik se font gentiment connaître au-delà de nos frontières avec, comme apogée, leur présence sur la compilation inspirée du film La Haine. Là aussi, ce qui devait alors leur permettre de concrétiser leur percée en France n’eut pas totalement l’effet attendu. Mais un autre groupe romand commence à faire parler de lui : Double P.A.C.T, composé de Stress, Nega et du beatmaker Yvan. C’est d’ailleurs sur le label français Night&Day que sortira leur premier projet en 1995. Une sortie remarquée et un son qui permettra au groupe de faire belle figure au milieu du rap français de l’époque. Tout comme Les P’tits Boss, c’est surtout par l’entremise des mixtapes qu’ils écriront les plus belles pages de leur histoire en France, signant pour l’occasion l’une des plus belles réussites de l’époque avec le morceau « Ranch Saga ». 

 

DOUBLE P.A.C.T - Ranch Saga

 

Yvan Peacemaker : le beatmaker suisse du rap français

Mais au-delà des rappeurs, c’est le beatmaker Yvan Peacemaker qui se fait une place dans le paysage rapologique français. Il collabore dans un premier temps avec Ideal J, Fabe, Manu Key ou encore le 113. Au début des années 2000, sa contribution aux meilleures ventes de l’époque lui offre sa concrétisation : Passi, Rohff, Sniper, Diam’s, Sinik, Booba, Joey Starr… C’est bien simple il est partout. Son travail va ouvrir une porte sur l’Hexagone aux producteur-trice-s romand-e-s. À sa suite, d’autres Lausannois viendront parsemer les charts français de leurs réalisations. On pense ici notamment à Jay Fase (Psy4 De La Rime, Booba, Soprano), Argo (Alonzo, MHD, Calbo, RedK) , The Soundsbrothers (Gims) et tant d’autres qui ont permis au rap romand de rester connecté à la France durant 20 ans alors que les rappeur-euse-s peinaient non pas à s’y faire un nom, mais à s’imposer dans les ventes. L’exemple de la tentative de Stress, pourtant aidé par une grosse structure étant l’un des plus parlant. Car c’est bien dans ce registre que le rap romand peine en France : trouver un public au-delà du succès d’estime. 

Les années 2010 : vers un nouveau souffle ?

Les années 2010 semblaient prendre la même direction que les autres, à savoir des artistes au talent reconnu de tou-te-s, collaborant avec leurs prestigieux-euses homologues français-es, mais sans jamais réellement arriver à transformer cela en vente ou en dates de concerts. Mais ce temps semble révolu avec l’avènement des Genevois de la SuperWakClique (Di-Meh, Slimka, Makala) et de leur beatmaker de génie Pink Flamingo dont chaque sortie sur YouTube est instantanément partagée dans toute la francophonie. Leur tournée X-TRM tour a rempli des salles parisiennes et Di-Meh, après avoir assuré les premières parties de la tournée du français Lomepal, a fait la couverture des Inrocks de janvier consacrée aux espoirs 2019 (A lire dans les Inrocks : Nos espoirs 2019 : Di-Meh, enfant du rap) On se met alors à espérer que cette boucle des rêves brisés sur le mur de verre de la frontière prenne enfin fin. Un espoir auquel l’on peut légitimement croire, tant les frontières du rap francophone ont totalement éclaté ces dernières années, laissant une place pour le rap romand.

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