Porträt & Reportage

Quand Elina Duni devient légère

Elina Duni s’oriente vers plus de légèreté et de liberté en musique. Avec un album solo à la clef.

Debra Richards - 2018-06-12
Quand Elina Duni devient légère - ©Eduard Pagria
©Eduard Pagria
Quand Elina Duni devient légère - ©Clément Puig
©Clément Puig

Un tambourin et des larmes

Il y a deux ans, dans une allée sombre derrière le club du Moods à Zurich, Elina Duni me faisait écouter un enregistrement d’elle en anglais. Elle voulait savoir si son intonation et sa prononciation étaient correctes. Elle voulait sonner authentique. Elina venait de se lancer dans une odyssée, devenue depuis un album solo, Partir

Le mot « partir » doit être compris ici au niveau émotionnel. Elina Duni ne l’a pas choisi par hasard. « Je venais de déménager à Zurich et je ne savais pas ce que j’allais faire parce que nous venions de décider de mettre le quartet avec lequel je jouais depuis des années en pause. Je sortais aussi d’une longue et grande histoire d’amour. Je savais qu’il était temps pour moi de faire le chemin seule. Pour surmonter cette sensation de solitude, je devais m’y plonger profondément. Je devais me faire confiance et croire que quelque chose de bon allait sortir de ce nulle part dans lequel je me situais. »

Tout a commencé lors d’un spectacle au Cully Jazz Festival en 2015. Je m’en rappelle très clairement. Elina Duni s’est avancée vers la scène du temple, un tambourin à la main, les larmes roulant sur son visage. C’était tellement fort que ma gorge s’est immédiatement serrée ; j’ai eu les larmes aux yeux. Je ressentais physiquement l’impact de sa musique. S’accompagnant au piano et à la guitare, elle nous a emmené à travers des chansons de pertes et d’amour, entièrement seule sur scène.

 

« Ce sont les chansons qui m’ont séduite »

Sa performance était guidée par le sentiment de l’exil.  Cette sensation d’être en exil de sa ville, en exil de son groupe, en exil d’une longue et belle histoire d’amour lui a fait revivre son premier exil : le départ de l’Albanie vers la Suisse alors qu’elle était enfant. En miroir aussi, l’exode de tant de Syriens forcés de quitter leurs foyers. « Leur histoire est bien plus tragique. Ils n’ont rien et doivent croire en l’inconnu. Ils doivent continuer coûte que coûte. J’ai alors réalisé que je pouvais mettre ces trois histoires ensemble en un spectacle. Ce fut un moment très fort. J’ai commencé à écrire les textes. J’ai pris des chansons, certaines que je connaissais, d’autres aussi. Je ne peux pas dire comment je les ai choisies. Ce sont elles qui m’ont séduites ». A sa grande surprise, quand elle approcha Manfred Eicher de ECM, il accepte immédiatement d’en faire un album.

Partir inclut des chansons, du fado des morceaux de musique balkanique traditionnelle avec pour dénominateur commun une puissance poétique. Pourtant le morceau le plus frappant de cet album est à mon sens une composition d’Elina Duni « Let Us Dive In » écrite en anglais. Quand j’ai rencontré Elina en 2013, elle me parlait de l’importance du langage. Elle se remémorait aller à l’école en Suisse, en étant incapable de parler la langue. « J’ai été confrontée avec la solitude et c’était quelque chose que je ne connaissais pas. En Albanie, il y avait toujours des gens autour de moi… La musique m’a alors beaucoup aidée. »  Ses cassettes des Beatles devinrent ses meilleures amies. Apprendre le langage fut essentiel à sa survie. Des années plus tard, dans cet autre moment de perte et de changement, Elina y revient : elle chante en neuf langues sur cet album, y compris l’hébreu et l’arabe. C’est une affirmation incroyable.

Elina Duni - Let Us Dive In

« J’ai vraiment appris l’humilité en réalisant cet album solo »

Enregistré au studio La Buissonne par Elina, l’ingénieur du son Gérard de Haro et Manfred Eicher en personne, le son de Partir est intime. Bien sûr pendant l’enregistrement Elina était nerveuse. Dans cette configuration, il n’y nulle part où se cacher. Mais les mois qu’elle a passés à répéter et à peaufiner son répertoire ont été récompensés et l’expérience de l’enregistrement fut mémorable. La façon dont elle joue de sa voix a évolué dans ce nouveau contexte. « Je crois que ma voix est plus ancrée. J’ai cherché à créer une balance subtile entre être authentique et fidèle et façonner le son selon mon esthétique. L’idée est d’amener sa touche, d’en profiter, mais de façon modeste. J’ai vraiment appris l’humilité en faisant cet album solo. »

Elina chante dans des festivals dans son Albanie natale depuis l’âge de cinq ans et cela se sent dans sa performance sur scène. Elle est naturelle et charismatique, attirant irrésistiblement l’attention sur elle. Par moments elle scintille comme un ange. A d’autres endroits, il se dégage de ses prestations un sens de terre riche et humide ou de vin puissant. Vêtue d’une longue robe, parfois pieds nus, elle semble sortir d’un conte populaire avec sa crinière de cheveux ébène et roux et ses lèvres pourpres.

Son unique argument de vente a été de réarranger des ballades de sa terre d’origine comme un ménestrel des temps modernes et de les amener ainsi vers un nouveau public. « On peut sentir la force de ces chansons parce qu’elles ont traversé les siècles, leurs mélodies sont à la fois archaïques et profondes ».  Avec son quartet qui comprend le pianiste Colin Vallon, le bassiste Patrice Moret et le batteur Norbert Pfammatter, elle avait trouvé une chimie féconde en reprenant le squelette de ces chansons et en en faisant quelque chose. Elina donnait du sens à cette approche. Elle savait les rendre proches sans jamais sombrer dans le sentimentalisme. Sur son nouvel album, Vishnja fait à nouveau la démonstration de cet incroyable talent.

Elina Duni - Vishnja

« L’Albanie des années 80, c’était une autre époque, qui n’existe plus »

« Nous avons tous expérimenté ces tourmentes, cette sensation d’être déchirée » reprend Elina. Je ne peux qu’être d’accord. Il me semble même parfois qu’être un adulte est une forme d’exil de l’enfance. Une lueur, la lumière du soleil ou un parfum peut soudain me faire revenir en arrière. Et cela a toujours un léger goût de tristesse parce que ce temps est irrémédiablement révolu. « Il y a une phrase qui dit qu’il y a deux tragédies dans la vie : avoir une enfance horrible et avoir une enfance magnifique ! » s’exclame la chanteuse avant de reprendre : « L’Albanie des années 80 appartient à une autre époque, une époque qui n’existe plus. Il n’y avait pas de voiture, pas de Coca Cola, pas d’aluminium: la société de consommation n’existait pas. On était heureux quand on pouvait manger du chewing-gum ou du chocolat parce que c’étaient des denrées rares ». Même les gommes à mâcher avec un statut spécial.

Sous dictature communiste, la République socialiste d’Albanie entretenait des liens étroits et profitaient donc d’un soutien économique de l’Union soviétique et de la Chine. C’était néanmoins un foyer de pauvreté. Elina Duni connaissait une seule famille possédant un frigo et tout le quartier l’utilisait. « On a grandi en sautant, en grimpant aux arbres and courant et en se battant toujours à l’extérieur. L’imagination jouait un rôle très important. Tout le monde écrivait de la poésie et la lisait. C’était l’âge d'or. ». Une partie importante de sa vie consiste aujourd’hui à rendre visite à se reconnecter et à permettre à d’autres artistes de progresser. Elle collabore ainsi à nouveau avec Kleidi Eski, qui a fait la vidéo enchanteresse de Sytë.

 

« J’ai l’impression que j’ai fait beaucoup de ce “truc balkanique“ »

« Il y a deux Elina, explique-t-elle, celle de la sublime Albanie et du Moyen-Orient, la femme qui chante sa souffrance. Et il y a l’Européenne, celle qui écoute Serge Gainsbourg et adore les Beatles, qui est plus dans l’ironie, qui est moins tragique et plus taquine. J’ai l’impression d’avoir fait beaucoup de ce “truc balkanique“ et si je continue je vais finir par être étiquetée “Elina, la chanteuse des Balkans“. » Désormais elle veut s’orienter vers de nouvelles directions. Avec Partir, elle est rentrée en 49ème position des charts suisses, une preuve si besoin est qu’elle bouge dans le bon sens.

Dans ces nouveaux projets -  Aksham , un quintet qui ne joue qu’un répertoire original et son duo avec le guitariste anglais Rob Luft  - Elina veut explorer le groove, les rythmes africains et d’autres sources d’inspiration. De son nouveau partenaire Rob, elle dit : « Nous nous sommes rencontrés à un moment intéressant. J’ai toujours pensé que ce qui était profond était forcément mélancolique ou une sorte de lamentation lente, mais cet album solo me fait me rendre compte que la légèreté est aussi source de sens. » « Avec Rob, nous parvenons à trouver cette légèreté ensemble. », dit-elle en citant la vidéo Couleur Café en exemple. Elle fait encore référence à l’art japonais du kintsugi où l’on fait fondre des morceaux de poterie cassés avec de l’or liquide pour leur rendre leur beauté, différemment. 

Elina Duni & Rob Luft - Couleur Café

Elina va faire une version duo de son album en vue d’une tournée anglaise qui comprendra des concerts au London Jazz festival et à Manchester. En parlant avec elle, je me rends compte que son ambition pour cette nouvelle phase de sa carrière est bien palpable. Je sens aussi une nouvelle énergie, une envie d’écrire ses propres compositions. Elina ne fait pas les choses à moitié. L’école qu’elle a suivie - retravailler les chansons folk balkaniques ainsi que sa passion pour les musiciens européens comme Paul McCartney - va lui être plus qu’utile. D’une certaine façon, Elina vient seulement de commencer. Beaucoup de choses vont encore se passer. Et elle va se sublimer afin d’être au meilleur niveau. 

www.elinaduni.com  
Partir (ECM Records) is out now.
 

 

Discographie d'Elina Duni

Partir, ECM, 2018
Dallëndyshe, ECM, 2015
Muza e Zeze, 2014
Matanë Malit, ECM, 2012
Lume, Lume, Meta Records, 2010
I kalter, 2009
Baresha, Meta Records, 2008
Lakuriq, 2004

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