Porträt & Reportage

Trésors musicaux romands 4: Bongo Joe

Cet été, swissmusic.ch part à la rencontre de lieux musicaux inhabituels de de Suisse romande. Quatrième et dernière étape: Bongo Joe.

Julie Henoch - 2018-09-04
Trésors musicaux romands 4: Bongo Joe - Pochette du disque Cyril Cyril paru sur le label Bongo Joe
Pochette du disque Cyril Cyril paru sur le label Bongo Joe
Trésors musicaux romands 4: Bongo Joe - Cyril Yeterian dans la boutique de Bongo Joe
Cyril Yeterian dans la boutique de Bongo Joe
Trésors musicaux romands 4: Bongo Joe - Bongo Joe, la boutique
Bongo Joe, la boutique

C’est une petite échoppe avec pignon sur rue dans le quartier des Augustins, à peine en retrait de la vivante rue de Carouge. Charmante à souhait, avec ses plantes qui dégringolent et son mobilier chiné, on peut y boire un verre, se plonger dans ses multiples bacs de vinyles, et causer perles musicales. Née d’un rêve un peu fou des hyperactifs Mama Rosin - ce groupe qui teinta la scène genevoise d’envolées cajuns - sa création accélérera paradoxalement la fin d’une carrière qui avait démarré sur les chapeaux de roues. Difficile, bien sûr, d’être au four et au moulin. La route de Robin Girod et Cyril Yeterian, figures de proues du groupe, s’est aujourd’hui séparée pour prendre des chemins parallèles, comme complémentaires, Robin officiant dorénavant au sein du label indépendant Cheptel Records et des groupes Duck Duck Grey Duck et L'Orage. (Lire l'artice "36 heures chrono")

 

Un label, un shop

Aujourd’hui, c’est Cyril Yeterian qui, « par la force des choses », mène la barque Bongo Joe, dans un joyeux esprit communautaire. Il évoque avec toute la passion qui l’anime, l’histoire de cette aventure : « On avait envie de rajouter encore, de compléter… comment dire…  d’opérer une sorte de quadrature du cercle, ou un continuum ancestral : on est musiciens, nos sources d’inspiration vont du chant des oiseaux aux autres êtres humains, on collectionne de la musique, on s’inspire les uns des autres. Avoir un groupe, tourner, avoir un label, puis avoir un shop, c’était une suite logique, et nous avons pris le risque, à un moment donné, de plonger la tête la première et de se faire une vie avec ça ». Il rappelle avec émotion quelques moments clés, dont la découverte de certains labels et leurs catalogues, comme Honest Jon’s, Sublime Frequencies, ou encore Mississipi Records, ces petites maisons de disques qui éditent et rééditent tant de vieux trésors que petits groupes actuels mirifiques. « Pendant toutes ces années, à voyager un peu partout, il nous est souvent arrivé d’avoir des disques en mains qu’on voulait faire connaître au monde entier, alors on a voulu faire pareil, s’en donner des moyens. »

 

Sur les traces de Georges Bongo Joe Coleman….

L’envie d’ouvrir un shop s’est concrétisée lors d’une énième tournée du groupe, plus précisément lors d’un long trajet en avion, où Cyril a optimisé ses heures d’insomnie pour monter un dossier, « comme une bouteille à la mer », au propriétaire de leur immeuble où se trouvait alors un vieux salon de coiffure. Six mois plus tard, l’arcade se libérait. Le gérant « philanthrope sur les bords », les a enjoints à préciser leur projet, et tout s’est accéléré. Voici cinq ans que Bongo Joe existe et fait sa place au cœur de Genève et diffuse ses trouvailles dans le monde entier. Le petit label bricolé « Moi j’connais » qui éditait en son temps les disques fétiches de Maman Rosin est devenu « Bongo Joe », histoire de simplifier les choses, et parce que son nom, trop imprononçable pour les anglophones ne convenait pas au rayonnement international envisagé. C’est à Georges Bongo Joe Coleman qu’ils doivent leur nom, car l’un de ses disques, sorti chez Mississippi Records, les avait totalement bouleversé. « On l’a choisi car ce n’est pas seulement un nom, c’est tout une histoire, celle d’un black power avant l’heure, d’un musicien de rue qui a envoyé tous ses enfants à l’université, d’un homme qui avait une vraie vision politique aussi. »  Pour l’anecdote, il existe aujourd’hui une fratrie au sud des Etats-Unis ravie de savoir qu’un lieu à l’autre bout du monde porte le nom de leur défunt père musicien.

Cyril Yeterian dans la boutique de Bongo Joe

Un laboratoire d’expérimentation

« C’est génial d’avoir un lieu physique pour un label. Cela permet d’y faire découvrir nos sorties, et inversement. Il y a maintenant des gens qui passent en Suisse pour venir voir la maison mère du label. Et comme le boulot de label, c’est 90% d’administratif, et donc un travail assez ingrat, c’est une vraie source d’énergie de voir passer les gens et d’échanger directement avec eux. »  L’offre n’a cessé de s’étoffer, la petite échoppe étant envisagée comme un laboratoire d’expérimentation : concerts, vernissages, conférences, et toute activité ou collaboration qui va dans le sens du partage musical.  « L’idée, c’est vraiment d’avoir un cadre privilégié pour transmettre son amour de la musique, et dans lequel graviter. Personnellement, j’ai fait ma culture musicale chez les disquaires. J’ai adoré ça, mais j’ai aussi trouvé des choses que je n’aimais pas du tout dans ce monde du disque, comme le vendeur désagréable et pédant, le stéréotype du mec aigri qui se victimise dans une industrie compliquée. Il y a aussi ce fétichisme, celui du collectionneur, et la maladie qui va avec, qui risque de transformer un magasin en musée, avec des disques rares hors de prix qui restent deux ans au mur sans trouver preneur… Je ne voulais pas de ça ici. »

 

Moments magiques

Bongo Joe est un mouchoir de poche : « C’est tout petit, ce n’est pas un lieu de concert, et ça nous coûte beaucoup d’organiser tout ça, en termes pratiques, on est vite dépassés ». Pas de programmation régulière, donc, car l’équipe agit au cas par cas, au petit bonheur la chance : day off d’un groupe qui passe par là, vernissages de disques locaux, showcases en lien avec le label, seule reste fixe une série de conférences intitulée « Inner Vision », subventionnée par la ville, qui invite toute sorte de gens ayant de belles choses à raconter sur la musique.

Florian Meyer (Don't DJ) Exotisme – Innervision#8 – Bongo Joe Records

Au fur et à mesure s’est établi tout un réseau qui sollicite le lieu : «  ma boîte mail est submergée, je ne dors pas beaucoup, et j’épuise les gens autour de moi. Mais c’est super. » Gérée de façon associative,  l’équipe de Bongo Joe se compose d’une dizaine de personnes qui se rencontrent une fois par mois pour discuter de la suite, organiser les plannings et les cinq jours d’ouverture hebdomadaire du shop, « tous les jours c’est quelqu’un d’autre derrière le comptoir, c’est à la fois magique et assez bordélique ».

 

20'000 disques par an

Le label est aujourd’hui en pleine expansion, et se compose quant à lui de cinq personnes, de la direction artistique à la comptabilité. Parmi elles, Vincent Bertholet, un autre hyperactif, qui est aussi programmateur musical au Festival Face Z de Genève, au Festival de la Cité à Lausanne, et musicien au sein de l’Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp, signé chez Bongo Joe.  « Nous devons répondre, ou plutôt assumer un certain succès. Nous vendons pratiquement 20'000 disques par an, c’est beaucoup à l’heure actuelle. Ça vaut la peine qu’on fasse les choses bien », se réjouit Cyril Yeterian en citant par exemple l’une des signatures du label,  le groupe turc Altin Gün, qui se vend comme des petits pains. « J’ai confiance en l’avenir, on est dans une super belle période de nos activités. On se professionnalise tout en restant dans la joie, mais c’est un peu moins à la rigolade qu’avant. On affûte les angles, on peut se payer des salaires - qui restent en dessous du seuil de pauvreté, bien entendu... Mais je suis fier de ce que je fais, pas du tout misérabiliste, car ça déboite. Cela dit, on est chanceux et malchanceux d’habiter dans un pays si riche où l’argent n’est pas entre nos mains. En Suisse, il n’y a pas d’aide pour les labels. Les groupes en revanche obtiennent un certain soutien des villes et des cantons, ce qui est bien mais un peu paradoxal, car la plupart pressent 1'000 disques avec les sous qu’ils reçoivent, en vendent 200 et le surplus restent ad aeternam dans leurs caves. C’est typiquement suisse… Un label, ça sert justement à distribuer, ce serait bien que les politiques comprennent cela et débloquent des fonds. »

Bongo Joe Mixtape – Retrospective Releases 2017

A venir

Bongo Joe continue son bonhomme de chemin en dynamisant les enthousiasmes autour du shop et du label.  Il annonce pêle-mêle une collaboration avec le Festival de la Bâtie, deux soirées en septembre, dont une avec la chanteuse turque Derya Yildirim au chant et au saz. En septembre toujours, Bongo Joe s’associe au fameux label parisien Born Bad pour sortir le premier album de Cyril Cyril, un duo entre le batteur Cyril Bondi et notre multi-instrumentiste interlocuteur, Cyril Yeterian, de retour sur scène après une longue pause. En octobre, du 19 au 21, ils fêteront dignement leurs cinq ans avec plusieurs rendez-vous prévus en ville de Genève. Enfin, en novembre, et comme depuis trois ans, la programmation du festival Face Z se teintera des couleurs du label « C’est peu à peu devenu une vitrine privilégiée pour nos artistes, vraiment une belle collaboration, un lien fort. » L’étape d’après, ce serait quoi ? « Une radio ! On fait d’ailleurs déjà des mixtapes pour Couleur 3, ce serait génial et logique d’avoir une radio Bongo Joe. Mais je laisse le soin d’organiser ça aux autres.»

 

Sam 13 oct: Bongo Joe Night avec Hyperculte et Cyril Cyril (The Station, Beyrouth) Ven 19 au Dim 21 oct: 5 ans de Bongo Joe à Genève (évènements, concerts, conférences et DJs marathon 3 jours durants)

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