Pas de label ? Do it yourself !

Porträts, Labels

Nombre d’artistes autoproduisent leur musique. Mise au point avec trois musicien-ne-s fascinant-e-s : Orlando, Julian Sartorius et Ibn al Rabin.

Julie Henoch - 2019-05-02
Pas de label ? Do it yourself ! - Orlando ©Marie Taillefer
Orlando ©Marie Taillefer
Pas de label ? Do it yourself ! - Julian Sartorius ©Mehdi Benkler
Julian Sartorius ©Mehdi Benkler
Pas de label ? Do it yourself ! - Ibn al Rabin
Ibn al Rabin

C’est un phénomène florissant, que l’on doit à la démocratisation d’outils de production de plus en plus sophistiqués, rapides, facilement accessibles, le plus souvent par internet. De nombreux-ses artistes suisses décident de se passer des services d’une filière professionnalisée. Par dépit parfois, après avoir renoncé à chercher un label intéressé à les accompagner dans leur travail musical. Par praticité souvent, et de façon conjoncturelle aussi, puisque notre monde valorise le multitasking, et que de nouvelles plateformes online émergent tous les jours, proposant des prix devenus dérisoires pour le pressage des disques, la mise en ligne de la musique, ou l’impression des différents supports nécessaires. Pour certain-e-s musicien-ne-s, c’est une aubaine, qui libère la créativité de pesantes contraintes. Voir sa musique lancée dans le monde, même au petit bonheur la chance, mais avec la garantie d’avoir pu faire exactement selon ses goûts, en termes esthétiques mais aussi dans les temps nécessaires, est l’argument que l’on retrouve le plus souvent. C’est plus simple et plus joyeux. Moins de paperasse, moins d’ennuis, plus d’authenticité, mais forcément moins de sous en retour aussi. Une réalité qui n’est pas sans lien avec une économie musicale helvétique - une culture presque - qui enjoint tout un chacun de subvenir à ses moyens via d’autres mannes, et ramène, toujours entre les lignes, cette agaçante question « et comme vrai travail, tu fais quoi ? »

Puisqu’il s’agit d’entreprises personnelles, pour ne pas dire « intimes », les raisons et façons de faire sont multiples, tributaires des parcours de chacun. Rencontres avec trois artistes choisi-e-s qui autoproduisent leur musique.

 

Julian Sartorius, jusqu’au boutiste

 

©Mehdi Benkler

 

L’excellent batteur bernois Julian Sartorius, lui, navigue sur plusieurs tableaux. Membres de nombreuses formations signées sur différents labels, dont certains de renommée internationale comme ECM, il aime aussi réaliser des choses bien à lui de façon indépendantes. Depuis le 1er janvier 2013, il alimente tous les jours son Morph Blog, un projet web évolutif alliant son et image, et il n’est pas rare qu’il produise de petits objets curieux, comme un flyer gravé que l’on peut écouter sur sa platine vinyle. Il a aussi sorti quelques tracks sur le site thunthunthun.ch, qu’on ne peut écouter sur internet qu’en ville de Thoune, via GPS. « D’un côté, si un label a une identité forte, cela permet de toucher plus de gens qui seront à priori intéressés par ta musique. On a vraiment besoin de ce rôle de curation, de tout ce savoir-faire spécifique, qu’on retrouve aussi chez un-e bon-ne disquaire par exemple. Ce qu’un-e musicien-ne aujourd’hui recherche beaucoup, en plus du soutien qui l’aide à révéler des choses qu’il ou elle n’aurait pas pu sortir tout-e seul-e, c’est une structure à même de bien distribuer sa musique. Personnellement, je préfère travailler avec un label innovant, évidemment, et cela me convient bien d’être signé sur différents labels, de sorte à ne pas être trop attaché à un seul. La liberté artistique est très importante pour moi. J’aime autoproduire certaines choses car je suis aussi parfois un peu entêté, avec une idée très précise de ce que j’ai envie de faire, qui ne va pas toujours dans le sens des enjeux commerciaux que rencontrent les labels. Mais comme je gagne ma vie essentiellement avec les concerts, tout va bien ! »

 

Ibn al Rabin, ou la flemme hyperactive

Le genevois Ibn al Rabin, prof de maths et illustrateur, bricole de la musique depuis toujours. Chansonnettes foutraques, synthèse sonore élaborée dans des boîtes à biscuits dans sa cuisine, cassettes sérigraphiées et pliées à la main, il n’arrête jamais. Depuis 1998, il a sorti « entre 120 et 130 trucs » labellisés aux éditions Me Myself qui n’en sont pas vraiment en terme structurel, « c’est juste un vieux nom, assez nul d’ailleurs, donné à l’époque pour rigoler. »
Lui, s’il n’aime pas déléguer, c’est essentiellement parce que ça l’amuse de réaliser des choses avec ses dix doigts : « Il y a quelque chose de très satisfaisant dans le fait de tout faire tout seul. C’est rafraîchissant de créer un objet physique, même si c’est un vague fanzine photocopié. C’est peut-être moins bien fait, en général vraiment pas comme il faut, et c’est même peut-être un peu fait exprès pour me protéger des critiques. « Ah tu trouves que c’est pas bien fait ? Ouais mais c’est fait exprès ! Facile. Cela dit, j’ai des cassettes qui sont terminées depuis 4 ans et dont je n’ai pas fini de plier les couvertures… La distribution, ça se fait surtout aux concerts, de main à main. C’est une autre temporalité, qui me va, même si c’est certainement un peu idiot de tout garder comme ça à la cave. » Fin 2018, il a co-signé avec Rachel Sassi un beau vinyle sérigraphié autour de contes de la Renaissance, Les fortunes et adveritez de feu noble homme Jehan Regnier,  et revendique l’élaboration, au dos, auprès de son nom, des instruments, de la programmation, des bricolages, et de la pochette.

 

Les cadeaux d'Ibn al Rabin

 

« Faire un vinyle c’est un truc de hipster occidentaux dont je fais partie. On est contents de faire ça parce que ça nous rappelle quand on était petits. Ça s’adresse à des gens qui nous ressemblent, le milieu n’est pas grand, il n’y a pas moyen de faire des sous avec ça. Les cassettes c’est pire. Qui en écoute encore ? Des gens qui ont encore un autoradio, comme moi. C’est une activité que j’aime faire, mais je n’ai pas besoin d’en vivre. Je n’ai jamais demandé de subventions, simplement parce que ça m’embête. J’ai un travail à 50% qui est assez bien payé, j’ai fait exprès de m’organiser comme ça parce que je ne voudrais pas vivre de ce que je produis. Parce que cela voudrait dire qu’il faudrait diriger ce que je fais dans le sens d’être payé pour ça. Je suis mal à l’aise avec cette idée. Je ne fais pas de promo, je n’ai pas de distribution, je ne vais pas fixer un prix, ça n’aurait pas de sens ! De toute façon, le meilleur moment, c’est quand on commence un projet. Bricoler c’est recommencer tout le temps. Est-ce que je suis romantique ? Je ne sais pas. Il y a une histoire de flemme aussi. Et l’envie d’être un peu tranquille avec cette fameuse quête de reconnaissance. »

 

Orlando, l’électron libre

©Marie Taillefer

 

Depuis une quinzaine d’année, cette musicienne navigue d’un projet à l’autre, d’un monde à l’autre, du classique aux scènes de théâtres, des chœurs populaires aux performances contemporaines, un chemin au cours duquel elle a volontairement laissé très peu de traces, qu’elles soient sonores ou visuelles, et qui n’est pas sans faire écho à ce qu’évoque Bill Drummond dans le film Imagine Waking Up Tomorrow and All Music Has Dissapeared, où il problématise le fonctionnement de l’industrie du disque et le rapport que l’on entretient avec la musique et son enregistrement.

Chaux-de-fonnière d’adoption, Orlando vient de sortir son premier EP digital intitulé Anywhere road, sept ballades harpe-voix d’une beauté renversante, dont les textes sont issus de ses poétesses et poètes préférés, d’Emily Dickinson à Henry David Thoreau. Le tout autoproduit avec les moyens du bord. « A vrai dire, je connais mal le marché musical en Suisse, et bien que je sois musicienne depuis longtemps, je me suis toujours faufilé au travers. La sortie de cet EP est une plongée dans l’inconnu pour moi… Je vais y aller au feeling, comme pour la lente élaboration de ces chansons, et voir où l’aventure me porte. Autoproduire, est un choix par défaut, une démo faite « à la one again » qui, grâce à divers encouragements se transforme en EP, qui, peut-être, deviendra un album… L’avantage dans ce processus, c’est bien sûr une grande liberté. Une façon aussi d’échapper à des demandes de subventions ultra procédurières et une opportunité d’évoquer les conditions difficiles voire sacerdotales de la création d’un album autoproduit. J’aimerais à l’avenir pouvoir compter sur des conseils avisés, un savoir-faire qui me porte et m’incite à creuser plus profondément le sillon qui est le mien. Mais peut-être est-ce une vision idéalisée du rôle joué par un label ou un producteur? Il existe sans nul doute une belle ambivalence dans notre petit monde artistique, flottant, où l’on navigue tant bien que mal d’un projet à l'autre. Il est donc difficile de se positionner de façon ferme et définitive… Les diverses façons de faire s’adaptent à la nature des projets. Si être signée sur un label signifie que je doive me contorsionner pour épouser des lignes et des critères limitatifs, je sais que je poursuivrai seule ma route.»

 

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