Colors Records: 10 ans d'indépendance

Porträt, Nachwuchs

Les labels hip-hop suisses peinent à perdurer, Colors Records est une exception. Revue de 10 ans de travail, des actes manqués aux essais transformés

José "Geos" Tippenhauer - 2019-03-29
Colors Records: 10 ans d'indépendance - Festival Europavox à Clermont-Ferrand ©colors records
Festival Europavox à Clermont-Ferrand ©colors records

Février 2009. Les bacs à disques sont à l’image des rues genevoises : froids et vides. La crise de l’industrie musicale bat son plein. C’est pourtant à cette époque que Thibault Eigenmann, DJ, et Théo Lacroix, artiste et ingénieur du son, décident de monter un label de rap: Colors Records. Le nom vient d’un texte du genevois BraccoBrax qui rappait « Je repeins le monde au Neocolor ». « Neo », c’est aussi le verlan d’Onex, commune d’où vient Thibault: « je trouvais cool, mais comme ça rentrait dans une dynamique de quartier ». Le label n’en est qu’à l’état d’idée, mais il se concrétise déjà.

Magie noire et coïncidences

A la base, des couleurs, il n’y en avait qu’une: le noir. « Black Magic Team », c’est le nom du groupe de rap que formaient Basengo, BraccoBrax, Enok Sainkel et DJ Nevahdie – Thibault au civil. Dans les années 2000, le quatuor sort quelques mixtapes enregistrées dans le home studio de ce dernier. « Depuis mes débuts en tant que DJ, j’ai toujours été intéressé par le fait de monter une structure ». Cette première installation artisanale lui met le pied à l’étrier.
2008. Le rappeur Basengo est invité en featuring par un jeune surnommé « Otage », Théo Lacroix à la ville. Il étonne le rappeur : « il était doué, j’ai spontanément suggéré à Thibault de le rencontrer ». Le hasard fait bien les choses. Thibault monte un studio professionnel mais n’a pas d’ingénieur son. Théo, lui, doit quitter son local. Un lieu, un DJ qui veut se structurer, un artiste aux compétences d’ingénierie avérées, un nom, une vision et les moyens financiers qui vont avec: l’arc-en-ciel est complet.

 

BASENGO - ABCD

 

Du rap

Thibault signe BraccoBrax, Basengo, Williman (autre rappeur d’Onex et ami) et Shaka (rappeur et cousin de Basengo). La toute première production estampillée Colors sort en 2010. « Ne m’regarde pas comme ça » de Shaka déconstruit les préjugés basés sur l’apparence. Il atteint vite les 100’000 vues sur Youtube malgré une erreur : « On a sorti une version où l’audio n’était pas mixé. Mais comme il prenait bien et qu’on ne voulait pas perdre les vues accumulées, on l’a ressorti sur une autre chaîne. C’était notre premier essai, on était encore très amateurs », se souvient Thibault.

 

SHAKA - Ne me regarde pas comme ça

 

Dans la foulée, Basengo sort le premier projet entier du label. Son album Ground Zero est une perle enfouie du rap suisse aux textes léchés et à la teinte sombre, contrastant avec la plupart des productions sur lesquelles Théo travaille en studio à l’époque.

De la soul

Car au-delà du rap, Colors va devenir de plus en plus soulful, impulsion née de l’envie de travailler avec des musiciennes et des musiciens. Entre 2012 et 2014, les concerts se jouent avec un band et les projets incluent de la musique plus organique et du chant, à l’image du compositeur Classik Luvanga et des groupes CaramelBrown (devenu Kami Awori) et The SugaZz. « On tenait à développer cette scène nu-soul, on a beaucoup misé sur le live, notamment des jam sessions au Chat Noir de Genève », évoque Thibault. Le pari est intéressant, les disques souvent de qualité.

 

CLASSIK - Get down

 

Entre deux chaises

Mais ce choix a un coût que Colors peut difficilement assumer. Être un label émergent et s’entourer de musiciens en continu est un luxe : il faut les payer, assurer les déplacements des équipes et du matériel, prendre plus de temps de production, garder tout ce monde motivé … Pour perdurer, Colors va devoir revoir ses ambitions à la baisse.

À cela s’ajouteront des frictions internes plus frontales. Des désaccords artistiques vont surgir. Et certaines et certains artistes reprocheront au label de ne pas avoir respecté ses engagements : du matériel co-acheté aurait été bloqué et le studio n’aurait pas été mis à disposition de toutes et tous avec la même flexibilité. Pour Thibault, « tout part de problèmes de communication. Le matériel ? On en avait besoin à une période donnée mais on n’a jamais voulu se l’accaparer indéfiniment. Et pour les différences de traitement, on a signé des pactes de préférence éditoriale avec certains compositeurs, c’était donc normal. Cela dit, je reconnais nos erreurs. On aurait dû être plus précis dans les contrats. » Les distances ne cesseront de s’agrandir. « C’est devenu de plus en plus dur de communiquer. Durant cette période sensible, on a peut-être trop priorisé les projets sur lesquels on travaillait ».

Ces projets, ce sont principalement ceux du rappeur Makala et du producteur Pink Flamingo – devenu Varnish La Piscine entre temps. Makala a du talent et beaucoup de confiance en lui; quand certains y voient de l’arrogance déplacée, Thibault y décèle une vision. Pink Flamingo, quant à lui, a de la folie dans la tête et les doigts. Dès 2013, leurs mixtapes, EP et albums vont progressivement concentrer la majorité des moyens disponibles au sein du label. Retour aux sources: le rap. Mais un rap qui conserve une touche soulful grâce aux compositions de Pink Flamingo. Colors a enfin trouvé son identité.

 

MAKALA - Pink Flamingo

 

Une identité en adéquation avec les codes de l’époque: rythmiques traps, textes egotrips enrobés d’Autotune, présence continue sur les réseaux sociaux. Combinée avec le talent intrinsèque des différents protagonistes, elle suscite un engouement rapide – des premiers concerts complets à Genève aux premières connexions avec des rappeurs français installés, sans compter les clips qui cumulent les centaines de milliers de vue. Tout ça à la mesure des moyens réels de Colors. L’investissement est plus rentable, au moins en termes de visibilité.

Du rap super naze, et un peu de soul qui tue

Pourquoi changer une formule qui porte ses fruits ? Dans les années qui suivent, le label va la répéter, la développer, la magnifier. En 2014, Makala monte la SuperWak Clique avec des potes. Il va ramener quelques-uns d’entre eux dans le giron de Colors, comme Di-Meh, Slimka, Daejmiy, Maïro ou Dewolph. L’équipe mobilise les codes des millenials tout en revendiquant sa différence. Thibault résume leur philosophie: « Si être cools, c’est rester au fond de la salle pendant un concert de vos propres potes, alors nous, on s’en fout, on va pogoter au milieu de la fosse, on est super wacks ». Entendez, « super nazes ». Effectivement, les concerts constituent le grand atout de SWK. Ils ont retourné des salles et festivals aux quatre coins de la francophonie : Paris, Lyon, ou encore Bruxelles. Des performances scéniques qui se traduisent en accomplissements d’envergure internationale, comme le remix que Varnish a effectué pour Dita Von Teese ou la récente apparition de Di-Meh en couverture des Inrocks.

 

DITA VON TEESE - Parfum (Varnish Remix)

 

SWK et Colors se nourrissent mutuellement: SWK injecte régulièrement du sang neuf dans Colors, tandis que Colors fournit l’expérience et le cadre. À commencer par leur studio, lieu toujours aussi névralgique. « Le son y est de très bonne qualité! C’est un endroit où je peux me poser, m’isoler et écrire sans que personne ne me dérange », confie Slimka. Cette relation n’est d’ailleurs pas que professionnelle, comme le déclarait Makala sur la scène du Festival Antigel pour les 10 ans du label: « Colors, c’est une famille ! Ce sont des gens qui m’ont fait croire en ce truc ! ».

Ma famille d’abord

Aujourd’hui, cette « famille » veut continuer de grandir, mais pas à n’importe quel prix. Plusieurs filiales de majors françaises – comme Arista, Barclay et Def Jam – ont montré de l’intérêt, pour le label entier ou certains artistes. Aucun accord n’a jamais abouti. « On ne veut pas d’une économie basée sur des avances, entraînant ensuite de grosses coupes – ce que proposent les majors. Si on continue de serrer la ceinture et de générer du chiffre, en restant indépendants avec une distribution, on pourra mieux maîtriser notre économie. Et si ça prend, on touchera beaucoup plus! », explique Thibault. 

À l’heure actuelle, les finances sont équilibrées mais le label ne fait pas de bénéfices. Plusieurs artistes arrivent à vivre de leur musique mais Colors compte encore sur des bénévoles – stagiaires, assistant-e-s de production, etc. – qui aident surtout pour la branche événementielle Colors Live. C’est d’ailleurs via cette entité qu’Oumar Touré a rejoint le label. L’ex-programmateur de l’Undertown qui travaille aussi pour la Fête de la Musique de Genève fait désormais partie intégrante de la société, en contact quotidien avec Thibault.

Les mois à venir s’annoncent chargés. Colors aimerait développer une branche média et prépare les prochaines sorties du label (dont un projet commun entre Slimka e Di-Meh, et le premier album de Makala). Mais comme le reflètent cette décennie d’existence, Colors Records ne compte pas ses heures et ne cesse de déployer ses forces pour s’adapter, grandir et…perdurer. 

 

Nayuno Sessions - Colors Records

 

www.colorsrecords.ch

 

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