Bericht

Un vendredi soir au Jazzwerkstatt de Berne

Pendant cinq jours, l“atelier du jazz“ à Berne a foisonné de musique inventive et de rencontres enrichissantes. Un must !

Elisabeth Stoudmann, 2018-03-15
Un vendredi soir au Jazzwerkstatt de Berne - Carlo Mombelli et L'Euroregio
Carlo Mombelli et L'Euroregio
Un vendredi soir au Jazzwerkstatt de Berne - Carlo Mombelli et l'Euroregio
Carlo Mombelli et l'Euroregio
Un vendredi soir au Jazzwerkstatt de Berne - Domi Chansorn dans Kujua
Domi Chansorn dans Kujua
Un vendredi soir au Jazzwerkstatt de Berne -
Un vendredi soir au Jazzwerkstatt de Berne -
Un vendredi soir au Jazzwerkstatt de Berne -

Vendredi 2 mars, 19:00 : quinze centimètres de neige, une alerte à la bombe en gare de Berne, et les votations pour la suppression de la télévision et de la radio nationale prévues pour le surlendemain… l’ambiance est tendue alors que nous dirigeons nos pas vers la Turnhalle de Berne où Jazzwerkstatt de Bern a installé ses quartiers pour une petite semaine. Au programme des festivités : le guitariste et compositeur sud-africain Carlo Mombelli à la tête du big band Euregio Jazzwerkstatt, Shane Cooper et Kujua, un ensemble qui comprend ses musiciens préférés de l’hémisphère nord ainsi que, en final, les autrichiens du Synthetic Quartet, entre hip hop, électronique et jazz.

 

Un festival pour les musiciens fait par des musiciens

Ambiance chaleureuse, public jeune : dès que l’on entre dans la Turnhalle, on sent qu’il n’est pas question ici d’une ambiance jazz conventionnelle. Le bâtiment PROGR qui abrite la Turnhalle (une salle de spectacle sur deux étages) est un centre artistique, un « hub culturel » qui héberge aussi en son sein des ateliers d’artistes, des bureaux d’associations culturelles, des cafés. A l’accueil, le saxophoniste Benedikt Reising, l’un des trois membres fondateurs de l’association Jazzwerkstatt avec son alter ego, également saxophoniste, Marc Stucki. On croisera plus tard le troisième fondateur, le chanteur et vocaliste Andreas Schaerer, qui s’est aujourd’hui retiré de l’organisation du festival pour cause d’agenda trop chargé. Tous trois sont des musiciens. Et c’est là l’une des caractéristiques de cet événement : être un festival pour les musiciens fait par des musiciens.

A l’origine, c’est le trompettiste autrichien Martin Eberle qui les met en contact avec le Jazzwerkstatt de Vienne, un événement lancé en 2004 par certains de ses collègues dans le but de créer des rencontres, des échanges musicaux plus ou moins préparés, de monter un label... bref de prendre collectivement en main la destinée de pas mal d’artistes férus d’improvisation. En 2008, le Jazzwerkstatt de Berne naît. Onze ans plus tard, il est devenu un rendez-vous incontournable des artsites helvétiques et internationaux, épris de projets fous, en big band ou en solo, en version acoustique ou électronique. Entre-temps, d’autres ont rejoint la constellation de ces “ateliers de jazz“ d’un genre nouveau. Le dernier en date est le Südtirol Jazzfestival qui a créé un collectif à géométrie variable L’Euroregio Jazzwerkstatt dans lequel se côtoient des musiciens de Suisse, d’Autriche, du Tyrol, du Trentino et de Hollande.

 

Un big band pas comme les autres

L'Euroregio est justement le premier groupe programmé vendredi soir à Berne pour interpréter des compositions de Carlo Mombelli, également chef d’orchestre.  D’emblée on est propulsé dans un monde puissant, bouillonnant. Carlo Mombelli peut rendre hommage à Joni Mitchell comme réaliser une grande ode sur les religions. Il est entouré de douze musiciens dans une orchestration peu ordinaire : deux batteries, des sax et des clarinettes en pagaille, une basse électrique et acoustique, un vibraphone. Il les dirige du bout des doigts ou de tout son corps, trépignant, piétinant et dansant. L’intensité est folle et donne vraiment l’impression que Mombelli conjure tout à la fois forces telluriques et cosmiques. Sa musique, qui défie toute catégorisation stylistique, agit comme un catalyseur sur les musiciens. Ils jouent avec passion et détermination, ainsi l’Italo-anglaise Ruth Goller qui se lance dans un étonnant solo de basse électrique.

 

Ruth Goller

Connexion sud-africaine

Rencontré un peu plus tard dans la soirée, Mombelli confirme « Habituellement, quand je joue en Europe, je n’arrive pas à atteindre une telle intensité. En Afrique du sud, on joue toujours comme si c’était notre dernier concert. Je suis un musicien autodidacte, j’ai composé des centaines de morceaux sans jamais me mettre à mon bureau. Je me connecte avec mes expériences, avec la terre. Je veux créer une atmosphère, toucher les esprits. La musique est une expérience magique, un miracle ».

Cette connexion sud-africaine est particulièrement sensible dans cette édition. Le bassiste, compositeur et producteur sud-africain Shane Cooper, également co-programmateur du festival, propose d’ailleurs une relecture de ses toutes dernières compositions avec un super-groupe européen « rencontré sur youtube » qui comprend entre autres le batteur suisse Domi Chansorn, impressionnant par sa régularité métronomique juxtaposées à des digressions rythmiques virtuoses qui semblent pourtant toutes simples.

 

Domi Chansorn

 

Une communauté qui ne cesse de grandir

« Je trouve qu’il y a dans cette scène jazz sud-africaine une fièvre, une ardeur particulière. La musique de Benjamin Jephta, Shane Cooper, Thandi Ntuli, Bokani Dyer, Mandla Mlangeni, comme celle d’un maestro comme Herbie Tsoaeli, rayonne de chaleur et d’authenticité. Cela m’éblouit particulièrement à travers la signification de la mélodie. Carlo Mombelli est un cas particulier qui parle sa propre langue, mais pour qui la mélodie est aussi un élément central. J’aime les sons, je cherche les mélodies» précise Benedikt Reising.

La connexion sud-africaine entre le jazz suisse et sud-africain ne date pas d’hier. Plusieurs groupes helvetico-africains font aujourd’hui carrière. Marc Stucki est l’un des membres du groupe Skyjack aux côtés de Andreas Tschopp, Kyle Shepherd, Shane Cooper et Kesivan Naidoo. Rainmakers est un quartet créé par le contrebassiste helvétique Bänz Oester avec deux musiciens sud-africains rencontrés au Grahamstones National Arts Festival et un saxophoniste, à l'origine Ganesh Geymeier aujourd'hui remplacé par Nicolas Masson. Au mois de juin, Hildegard Lernt Fliegen, le sextet fou dans lequel se croise Andreas Schaerer et Benedikt Reising, s’envole d’ailleurs en direction de l’Afrique australe pour participer à ce même National Arts Festival et collaborer avec des musiciens locaux. En septembre, Beneditk Reising, grâce à une bourse de Pro Helvetia, y retourne pour trois mois afin de travailler de façon plus intensive avec plusieurs des musiciens issus de cette scène.

Cette année, au Jazzwerkstatt, il n’était plus seulement question d’Europe et d’Afrique du sud. Shane Cooper, co-programmateur, a invité l’un des rares groupes de femmes gnaouas marocaines, emmené par la joueuse de guembri Asmâa Hamzaoui. Ces dernières ont collaboré avec les trois musiciens suédois du groupe Cinémascope pour un moment de création magique. Enfin, le dieu de la contrebasse américain William Parker, était aussi de la partie. Mais jusqu’où iront donc ces jazzwerkstatt ? Qui sait ? «Jazzwerkstatt: c’est juste une question de communauté»  conclut le trompettiste sud-africain Mandla Mlangeni.

www.jazzwerkstatt.ch

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