Porträt & Reportage

Trésors musicaux romands 2: le SMEM

Cet été, swissmusic.ch part à la rencontre de lieux musicaux inhabituels de Suisse romande. Deuxième étape: la collection électronique du SMEM

Julie Henoch - 2018-07-31
Trésors musicaux romands 2: le SMEM -
Trésors musicaux romands 2: le SMEM -
Trésors musicaux romands 2: le SMEM -
Trésors musicaux romands 2: le SMEM -

On s’attend, un peu, lorsque que l’on s’enfonce dans les entrailles de l’ancienne usine Cardinal à Fribourg - aujourd’hui nommée Blue Factory - à entrer dans une sorte de caverne d’Ali Baba. Grincements du monte-charge, vague odeur de cave, après un petit dédale de béton, lorsque la porte s’ouvre, la perspective est très impressionnante. Sur des étagères de bois de fortune s’alignent un nombre incalculable de synthétiseurs de toutes sortes sur huit étages et quatre rangées. A gauche, un fatras d’instruments pour l’heure entassés, en attente d’inventaire. A droite, des orgues et leurs tabourets, jusqu’au plafond. Partout, des zones d’ombres, où l’on déambule lampe de poche à la main, vraiment comme dans une salle aux trésors, puisque l’organisation du lieu se fait petit à petit, au bon vouloir d’une poignée de bénévoles menés par le comité d’une jeune association reconnue d’utilité publique. Au fond, une longue galerie est bordée de plus petits instruments et matériel de studio : pédales à effets, compresseurs, processeurs, tables de mixage, micros, logiciels informatiques, synthés virtuels, casques, enregistrements sur cassettes, bandes, et le plein de documentations. 

Lorsqu’on demande à Vincent Borcard, coordinateur du lieu, à combien de pièces se monte cette collection, il répond un peu emprunté : « Difficile à dire, si on compte tout, même les petites choses, au moins trois mille j’imagine ». A vue de nez, on dirait plus, mais personne ne le sait encore. L’association SMEM est en plein inventaire, un travail de titans, minutieux et exigeant, qui lui prendra plusieurs années et nécessite des savoir-faire spécifiques.

 

Compulsion des temps modernes

Ce vaste projet pose ses bases sur la fantastique collection léguée par le collectionneur suisse allemand Klemens Niklaus Trenkle qui a, pendant plus de 35 ans, réunit synthétiseurs, claviers, orgues et effets de studio avec un élan aussi compulsif qu’un rien inquiétant. « Toutes ces années, il a acheté et entreposé tout cela en estimant qu’il s’agissait d’un patrimoine important, trop souvent jeté par les gens. Et de fait, ce genre de matériel était rarement collectionné. Il a vraiment à cœur de transmettre tout cela aux générations futures, et son rêve était que ces instruments puissent être joués et visibles, sans toutefois parvenir à le faire lui-même. » Amateur passionné de musique, comédien à a ville, « musicien mais sans plus », nous avons ici affaire avec un vrai collectionneur comme il y en a peu, dont la collection doit son hétéroclisme au fait que tout semble avoir la même valeur à ses yeux, des petites choses à priori anodines aux instruments rares et dorénavant hors de prix. Sa collection d’instruments électroniques (nous précisons, car le monsieur collectionnerait également guitares et cuivres de façon frénétique) a peu à peu été déplacée à Fribourg courant 2017, mais il n’est pas rare qu’il arrive encore à Fribourg avec de nouvelles pièces - « parfois même de drôles de trucs » précisera amicalement Vincent Borcard - puisque le bouche-à-oreilles ne cesse de faire transiter par lui des amateurs en quête de repos pour leurs instruments fétiches. Le but du SMEM est donc aujourd’hui d’organiser et donner à voir et à entendre la richesse de ce patrimoine afin de s’établir en tant que premier centre mondial des instruments de musique électronique.

 

Un musée vivant

La tâche est lourde, car ces instruments, sans maintenance, se dégradent rapidement. Le plastique s’abîme, les piles coulent, certains ont besoin de d’énormément d’attention ou d’être réparés. Or, à ce jour, certains d’entre eux restent mystérieux, car les informations à leur sujet sont manquantes. « Pour bon nombre d’instruments, on ne peut pas simplement fonctionner avec une recherche sur Internet. » Et Vincent Borcard de citer cette anecdote : « Par exemple, nous cherchions à réparer un fameux synthétiseur, l’Oberheim Matrix 12 qui était en panne. Comme nous étions bloqués, nous avons fait un mail à son concepteur Tom Oberheim, qui est âgé aujourd’hui, afin d’obtenir des détails. Il s’est avéré aussi désolé qu’embêté de nous dire qu’il n’avait plus rien, ni infos ni plans de circuits. » 

Si l’entrée au musée d’un patrimoine correspond souvent au début de sa disparition, au SMEM on préfère parler de « musée vivant » ou de « centre culturel », avec des envies de concerts, de conférences, de rassemblements.

 

Des ambitions internationales et digitales

Progressivement, l’association compte déployer différentes activités, centrées autour de la collection, à une échelle internationale. Le dépôt est aujourd’hui accessible aux visiteurs sur rendez-vous. Certains musiciens comme Sophie Hunger y ont emprunté des instruments. Bientôt, ce sera au tour de Christian Pahud (Larytta, Bombers) de faire sortir quelques trésors à des fins d’enregistrement, qui se négocient au cas par cas. Début novembre 2018, l’association lancera sa « Playroom », un espace où une trentaine d’instruments fonctionnels, organisés en rotation, seront prêts à être joués, avec des horaires fixes et un système d’abonnement annuel (CHF 130.- pour les étudiants) qui donnera accès à des sessions gratuites, et autres prix préférentiels. Pour CHF 25.- par an, tout un chacun peut devenir membre de l’association des amis du SMEM et ainsi, participer à la réalisation de ce projet d’envergure.

A terme, le SMEM aimerait pouvoir répertorier et diffuser toutes les informations sur son site internet. Un beau projet, avec de grandes ambitions, qui compte beaucoup sur le savoir faire de passionnés d’électroniques gravitant d’ores et déjà autour de la collection, ainsi que tous ceux, futurs, qui auraient envie de s’investir dans l’aventure. Avis aux amateurs et amatrices !

 

En septembre, une recherche de fonds collaborative débutera sur Kickstarter pour co-financer les différents projets du SMEM et aider à sa professionnalisation.

SMEM. Passage du Cardinal, CP 72 1701 Fribourg Switzerland contact@smemmusic.ch

 

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