Porträt & Reportage

Serge Vuille, en avant la musique

Entretien avec Serge Vuille, nouveau directeur artistique du prestigieux ensemble de musique contemporaine genevois Contrechamps.

Julie Henoch - 2018-04-12
Serge Vuille, en avant la musique -

Contrechamps, ensemble de musique contemporaine phare de Suisse basée à Genève, vient d’annoncer la nomination de son nouveau directeur artistique, Serge Vuille, qui prendra ses fonctions dès le mois d’avril 2018. Une très bonne nouvelle, et l’occasion de discuter à bâtons rompus avec ce musicien et curateur passionnément touche-à-tout.

 

Du conservatoire de Morges au Royal College de Londres

Un premier choc que « ces tambours des jeunesses à Yvorne, qui passent dans les rues, très fort, à Nouvel an » devant la blondeur bouclée du petit bonhomme qu’il est alors. Et peu après, la découverte de la batterie et du xylophone au conservatoire de Morges. S’il monte à la Chaux-de-Fonds, c’est pour suivre son enseignant Maxime Favroz, et des études professionnelles. Il y fonde We Spoke : music company, un collectif de musique contemporaine dont l’audace et l’éclectisme est à saluer.

Hackuarium (projet de We Spoke, 2016) 

 

Ses neuf dernières années, Serge Vuille vivait à Londres, où il s’était rendu sous les conseils d’Antoine Françoise, un ami pianiste, qui l’a enjoint à passer une audition au Royal College of Music. Le même Antoine Françoise (« reconnaissance éternelle »), aujourd’hui pianiste dans l’ensemble, l’avertira que Contrechamps est à la recherche d’un nouveau directeur artistique. C’est dire si les rencontres, les belles opportunités et collaborations sont au centre de sa carrière musicale. « Les choses se font souvent de fil en aiguille, sans immenses prises de décision... » Pendant des années, il tourne et retourne son agenda tel un Rubik’s Cube, à faire des aller-retours entre Londres, la Suisse, l’Allemagne. Il tisse un précieux réseau qui l’emmène à jouer, entre autres, avec le London Sinfonietta, l’Ictus ensemble, le BBC Symphony Orchestra et Martin Creed Band, à reprendre la série de concerts mensuels Kammer Klang au Café Oto, haut lieu de musique contemporaine londonien, à conduire We Spoke, de l’académie de Darmstadt au Bourg de Lausanne afin de s’émanciper du carcan parfois très rigide des musiques contemporaines et expérimentales.

 

So british

En Angleterre, il est « ébahi par le niveau des musiciens », et fortement inspiré par l’émulation qu’on y trouve. « Tous les grands artistes de Brit Pop ont une influence sur leur scène musicale, mais aussi sur les autres. Stockhausen a influencé Radiohead, et Steve Reich compose aujourd’hui autour de Radiohead, j’aime cette porosité. Là-bas, cela ne pose aucun problème aux gens. C’est vraiment libérateur! Tant qu’on travaille bien, on peut tout faire. »

Si la musique écrite lui tient particulièrement à cœur, il veux la rapprocher des expérimentations en tous genres : « J’aime la grande densité qu’on y trouve, cette recherche, raffinée, belle à étudier, et passionnante à tenter de partager au maximum. C’est beaucoup une question d’accès, d’emballage… la communication et l’environnement jouent un rôle important dans la transmission. Proposer ces musiques dans des lieux plus éclectiques permet de modifier leur réception. Tout en restant sérieux dans son travail, je pense qu’il faut tâcher de faire tomber certaines barrières, décloisonner. »

 

Une question d’appétit

En tant que programmateur, il s’attèle à créer des soirées auxquelles il aurait lui-même envie de se rendre, et porte une attention toute particulière à l’élaboration des programmes : « En fait, c’est un peu comme composer un menu, c’est une question d’appétit. Si on sert des bruschetta en entrée, puis une belle fondue suivie d’un steak aux morilles, cela ne va pas, quand bien même chaque plat est délicieux. Si on remplace certaines choses par un dessert, ou un schnaps, c’est tout de suite plus digeste. » Mais alors une fondue, ce serait quoi ? « Oh… disons une pièce d’un compositeur suisse, de 25 minutes, bien dense ! Ce que je veux dire, c’est qu’il existe une tendance à programmer des compositions qui sont plutôt proches, alors que j’aurais personnellement tendance à mélanger les plaisirs, à diversifier. »

 

Créer la curiosité plutôt que la distance

La médiation est à ses yeux capitale. Ouvrir vers un public plus large, créer le contact, un certain sentiment d’appartenance, afin de permettre au public et aux musiciens de se rencontrer : « créer la curiosité plutôt que la distance, histoire d’avancer ensemble dans la compréhension de la musique. Il faut ouvrir parce que les gens aiment découvrir ! » Et le public de la musique contemporaine, qu’on dit parfois fermé, est-il prêt à suivre la cadence ? « Ce sera l’un des enjeux avec Contrechamps. C’est une immense chance pour moi de travailler avec cet ensemble qui a 40 ans d’histoire, doté de talents extraordinaires et d’un public fidèle. Il faut honorer cet héritage, prendre soin de ce public, et aussi tenter d’en créer un autre. »

Ouvrir, creuser les directions, oser les échappées belles, mais toujours respecter l’intégrité artistique des œuvres et des gens. D’ailleurs, jusqu’où la musique contemporaine peut-elle être écrite ? « Jusqu’à l’infini ! John Cage pousse cela à l’extrême en écrivant des pièces injouables. Il existe aujourd’hui plein de choses qui vont dans ce sens, comme un genre qu’on appelle « Black midi », où l’ordinateur joue des millions de notes à la seconde. Une certaine recherche ne peut pas être jouée, ni complètement entendue, mais elle peut être pensée. Ce qui est intéressant selon moi, c’est comment l’instrumentiste trouve des solutions. Dans le monde classique, il y a une volonté de mettre la note avant la musique… Je pense qu’il faut inverser cette proposition. La recherche de perfection est importante bien sûr, mais le concert c’est aussi autre chose. C’est un moment d’échange et de partage. On peut essayer de nouvelles choses, et même présenter une proposition encore fragile, mais il faut avoir le courage d’afficher ses intentions, être honnête vis-à-vis de la situation. »

Serge Vuille se questionne beaucoup sur la musique contemporaine et ne manque pas d’idées, qu’il nomme « esquisses de solutions », pour les mettre en valeur. Dès le mois d’avril, nommé directeur artistique de l’ensemble Contrechamps à tout juste 34 ans, il s’installera à Genève et se consacrera entièrement à son nouveau poste. « Il reste des pistes inexplorées, il y a plein de choses à faire, dont créer une émulation internationale. » On se réjouit.

Concert Best of - 40 ans de Contrechamps, 13 juin 2017

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