Interview

Rootwords, rappeur citoyen du monde

A la lueur de la sortie de son deuxième album, Warning Signs, le rappeur anglophone Rootwords continue de dévoiler ses verbes conscients.

Sophia Bischoff - 2018-06-01
Rootwords, rappeur citoyen du monde - ©Guillaume Megevand
©Guillaume Megevand
Rootwords, rappeur citoyen du monde - ©Guillaume Megevand
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Rootwords, rappeur citoyen du monde - ©Guillaume Megevand
©Guillaume Megevand

D’origine zambienne, Rootwords fait partie de ses rappeurs citoyens du monde. Né aux Etats-Unis, il a grandi en Suisse avant de voir sa vie lui offrir l’opportunité de parcourir les scènes des quatre coins du monde. De ces aventures, il récolte des expériences qui ont fait de lui un MC accompli. C’est à l’âge de 16 ans que Rootwords pose ses premières rimes sur papier. Passionné dans l’âme, un sentiment de rébellion le pousse à quitter ses études de relations internationales et de droit pour se consacrer exclusivement à sa musique. S’en suivent plusieurs années passées à perfectionner son flow et son verbe dans le circuit hiphop underground.

 

Un artiste prolifique

L’année 2011 annonce un nouveau tournant dans la carrière de Rootwords. Il sort Presse Rewind to Begin, un EP au caractère hiphop saupoudré d’ambiances reggae. Il fait également des apparitions sur la compilation Downtown Boogie (Couleur3) et, en duo avec Bastian Baker, sur l’album du producteur suisse Yvan Peacemaker, The Elixir. Artiste prolifique, il sort, en 2013, l’EP All Good et, en 2014, son premier album, The Rush. Deux projets qui confirment son statut de rappeur qui compte dans le paysage musical suisse. En solo ou en collaboration, Rootwords dévoile toujours un verbe précis et conscient au flow caméléon.

 

Scènes du monde et récompenses

Armé de son live band The Block Notes, Rootwords parcours les scènes régionales et internationales telles que celles du Paléo Festival, du Montreux Jazz Festival, du Reggae Sun Ska (France), du Selvamonos (Pérou), du Bushfire (Swaziland) ou encore du CMJ Festival à New York. La reconnaissance du milieu accompagne également ce voyage. En 2018, il est nominé, aux Swiss Music Awards dans la catégorie « Best Act Romandie » et sort un deuxième album, Warning Signs. Entretien.

©Guillaume Megevand

 

Qui est Rootwords ? 

Rootwords:  Mon nom combine The Roots, le groupe de hip-hop, et Wordsworth, le MC. Je suis convaincu que les mots sont d’une grande importance et qu’ils devraient être utilisés judicieusement, à l’écrit comme à l’oral. J’ai le sentiment d’avoir vécu plein de vies différentes et d’avoir beaucoup de choses à dire. Ce sont donc ces pensées et expériences que je partage à travers mes rimes. Le hip-hop est ma philosophie de vie.

Comment définiriez-vous vos paroles ?

R. Il y a toujours plusieurs niveaux dans mes textes. Je choisis les mots et les phrases qui sont facilement compréhensibles afin de rester accessible, de transmettre et de faire ressentir mon émotion. J’aime penser que mes rimes sont « simplement complexes ».

Comment définiriez-vous le style musical et les thèmes abordés dans votre nouvel album, Warning Signs

R. Les paroles et la musique ont pour but de pousser l’auditeur à avoir un regard plus critique sur la vie. Mon flow change souvent et les compositions sont à la fois dynamiques et éclectiques, ce qui pousse l’auditeur à être attentif. Warning Signs est une métaphore de « regarder », « écouter » et « observer ». 

Rootwords - A Matter of Time

Il y a, sur cet album, des collaborations avec des artistes venus du monde entier. Pouvez-vous nous raconter l’histoire de ces rencontres ? 

R. C’est ça l’esprit hiphop ! J’ai invité deux rappeurs à venir faire un freestyle. Je leur ai laissé carte blanche. J-Fever, un champion de freestyle chinois, est venu en Suisse pour une émission de TV. Il rappe sur la chute hypothétique de la Grande Muraille de Chine. Ce qui est une pensée assez révolutionnaire si on prend en compte le contexte politique de son pays. Le deuxième artiste est le jeune et avant-gardiste Robin Third Floor qui vient de Durban en Afrique du Sud. Je l’ai rencontré en tournée. Il rappe sur le thème de la liberté et du succès, ce qui est également lié à la révolution. J’adore ces deux freestyles car ils manifestent de deux esprits libres qui ne sont pas influencés par l’argent, les politiques ou n’importe quel autre facteur réducteur. 

Est-ce qu’il y a un événement qui a fait office de point de départ pour la conception de cet album ? 

R. Mon batteur m’a envoyé des idées qu’il avait pour des instrumentaux. Il y avait une rythmique où la batterie était assez complexe et spéciale. Quand je l’ai écouté, j’ai pu hocher la tête dessus, malgré le fait que la rythmique était bizarre. Avec The Block Notes, on s’est retrouvé en studio et on a commencé à travailler sur cette idée. Puis le texte est né et, dans la foulée, la chanson Clockwork. On a fait une composition hip-hop avec un son électro et construite sur plusieurs niveaux. J’ai écrit les paroles et les rimes dans le but de permettre à l’instrumental de respirer. Avec le recul, cette chanson est la colonne vertébrale à l’album - même si aucun autre titre ne lui ressemble !

 

Vous êtes né aux Etats-Unis de parents d’origine zambienne et vous vivez en Suisse. Avec le président actuel, les USA vivent une période particulière. Est-ce que vous vous considérez toujours comme un citoyen américain ? Et, est-ce que les USA d’aujourd’hui influencent vos paroles ? 

R. J’ai décidé que la Suisse est ma maison car c’est ici que je vis et ici que j’ai grandi. Mais, comme vous pouvez l’imaginer, les gens ne me considèrent pas comme un Suisse et ceci malgré le fait que mes parents ont vécu ici pendant 27 ans ! Ceci s’applique également aux autres nations auxquelles je suis attaché. Quand je vais aux USA, les américains me disent que j’ai un accent anglais. Ce qui est probablement vrai puisque j’ai vécu quelques années en Angleterre. Et, quand je suis en Zambie, je suis parfois considéré comme « l’homme anglais ». En tenant compte de ceci, les frontières et nationalités ne peuvent pas me définir d’une manière claire et précise. Mon attitude et la manière avec laquelle je vois le monde est un mélange de tous ces pays que j’ai expérimenté en grandissant. Je pense que c’est pour cette raison que mes paroles parlent à un certain nombre de personnes.

Est-ce que vous pensez que le rap a le pouvoir de changer les choses ? 

R. Je pense que, d’une manière générale, les mots, les messages et les idéologies ont le pouvoir de changer les choses. Pour le meilleur ou pour le pire. Néanmoins, aujourd’hui, je pense que les gens consacrent moins de temps à se concentrer et à faire attention. Notre attention est prise en otage par les outils de communication actuels. Nous n’avons plus de temps pour méditer. Nos paroles sont réduites à des statuts, des phrases accrocheuses, des emojis et des punchlines. On attache de l’importance à la célébrité. On lie la qualité à la popularité. Le résultat ? On ignore la nécessité de la recherche, on accepte les yeux fermés ce qui est partagé et on perd notre esprit critique. En ce qui concerne le rap (qui est une forme artistique très populaire), ce qui est tendance devient une vérité universelle pour tous ceux qui le consomme aveuglément et sans chercher eux-mêmes les artistes. De ce fait, la majorité du rap qui pourrait changer les choses reste caché et sans valeur pour les masses.

Que pensez-vous de la scène rap en Suisse ?

R. Je pense qu’elle est belle et vivante. Il y a beaucoup d’acteur dans le game et de jeunes qui font des vagues au-delà des frontières suisses. Pour ceux qui sont sérieux et entourés de bonnes équipes, leurs carrières sont certainement sur la bonne voie. Mais comme toujours, ce qui compte vraiment c’est pendant combien de temps arriveras-tu à te battre ? Quelle est ton endurance ? Seras-tu capable de te maintenir, de te réinventer, d’évoluer? As-tu une vision à long terme ou au jour le jour ? En Suisse, en Zambie, en Angleterre et en Australie, j’ai rencontré des gens qui rappent et font de la musique mais qui n’avaient pas la force de parcourir ce chemin. Je dirais même qu’une majorité des gens que j’ai rencontrés dans l’industrie de la musique ont arrêté ou décrété que le hip-hop est un hobby. J’ai fait un choix extrême en abandonnant l’université pour le rap. Peu importe ce qui arrive, je pratiquerai le rap et ferai en sorte qu’il fasse fructifier ma vie de manière spirituelle ou économique.

Site Internet de Rootwords

Bandcamp de Warning Signs de Rootwords

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