Interview

Des standards pour calmer notre monde fou

Lucia Cadotsch et son trio Speak Low réinventent les standards du jazz, tout en préservant leur essence.

Debra Richards - 2018-04-26
Des standards pour calmer notre monde fou - @Jean-Marc Guelat
@Jean-Marc Guelat
Des standards pour calmer notre monde fou - Lucia Cadotsch & Speak Low ©Joe Sciacca
Lucia Cadotsch & Speak Low ©Joe Sciacca
Des standards pour calmer notre monde fou - Lucia Cadotsch & Speak Low: Renditions @Jean-Marc Guilt
Lucia Cadotsch & Speak Low: Renditions @Jean-Marc Guilt

Avec Otis Sandsjö (sax) et Petter Eldh (contrebasse), Lucia Cadotsch a formé Speak Low. Ensemble, ces trois-là mettent à l’honneur, d’une manière simple et universelle, des standards chargés d’émotion, véritables jalons de l’histoire de la musique dans des arrangements d’une incroyable modernité. Rien n’est forcé, rien ne sonne faux. Le naturel et le charisme de Lucia, la douceur de la musique a permis au trio de séduire de nombreux fans.

J’ai découvert ce trio pour la première fois en hiver 2016 au London’s Vortex Club. L’excellente critique de John Fordham dans le Guardian, les journalistes et présentateurs radio dans le public, m’ont conforté dans l’idée que ce groupe faisait le buzz. Une renommée encore renforcée grâce à la prestation du groupe au Winter Jazzfest à New York, à des tournées européennes et bien sûr grâce à l’excellent disque éponyme, également paru en 2016.  

Le buzz perdure aujourd’hui encore. Le 4 mai, Speak Low se produira au Cheltenham Jazz Festival, sur les traces des artistes suisses qui s’y sont produits avant eux :  Schnellertollermeier l’année dernière, Andreas Schaerer en 2015. Lucia Cadotsch a remporté l’ECHO Jazz Award dans la catégorie chant en 2017, comme Andreas Schaerrer avant elle.

 

Comment avez-vous abordé les arrangements de ces standards de jazz traditionnels. Certains sont chargés d’une immense histoire, parfois lourde. Vous y frotter a dû être un véritable défi ?

Lucia Cadotsch J’ai mis presque 10 ans avant de trouver le bon groupe avec qui réaliser ce projet et de me sentir suffisamment mature pour chanter ces mélodies. Et aussi pour oublier Billie Holiday ! Bien évidemment, Billie Holiday fait partie de moi, tout comme Nina Simone et Abbey Lincoln. Elles m’ont tellement influencée. Mais je voulais chanter ces morceaux à ma manière. C’était très  important, très complexe aussi: trouver les bonnes personnes pour créer le bon contexte dans lequel je pouvais me projeter.

J’ai finalement rencontré Otis et Petter et, sans parler, nous avons commencé à jouer le premier morceau, Don't Explain de Billie Holiday. Et là, tout mon corps a été traversé par une bouffée de joie, un peu comme lorsque vous tombez amoureuse. Je me suis dit : «  “Oh mon Dieu“, qu’avez-vous fait Otis ? Petter ? C’est ce que je recherchais depuis tout ce temps ». Comme ce grand amour que vous cherchez et, soudain il est là, et vous n’avez pas besoin d’en parler. Nous avons su instantanément que nous étions un groupe.

 

Dans l’histoire du jazz, qui d’autre vous a influencée ? Comment avez-vous travaillé avec ces standards de jazz ?

L.C.J’aime beaucoup la musique instrumentale aussi, Ahmad Jamal, Miles Davis, Wayne Shorter. Il y a un enregistrement de Jimmy Giuffre sur ECM, avec Paul Bley et Steve Swallow, qui m’a beaucoup impressionnée, 1961. J’adore sa fluidité. On ne sait pas ce qui est composé et ce qui est improvisé ; cela devient une seule grande déclaration. Nina Simone est une incroyable improvisatrice. C’est l’empreinte de sa trajectoire, son émotivité, qui lui a donné cette sensibilité et cet art de l’improvisation qu’elle n’a cessé de développer.

L’aspect intéressant de notre travail est que nous composons les arrangements ensemble directement avec les instruments. Nous pouvons par exemple emprunter un passage, une mesure d’une chanson de Nina Simone pour en faire une ligne de basse. Il y a donc beaucoup de références à ces anciens enregistrements, mais plutôt à la façon d'un sample, comme en hip-hop. On « sample » un petit bout à partir duquel on fait un tout nouveau morceau. Il y a toujours cette référence, mais c’est en même temps aussi quelque chose de nouveau.

Lucia Cadotsch & Speak Low ©Joe Sciacca

 

Comment le public a-t-il accueilli Speak Low ? Avez-vous été surprise par son succès ?

L.C. Incroyable, vraiment ! Je ressens une résonance entre le public et ma façon de chanter et Petter et Otis amènent un très beau contraste. L’accueil réservé à cet album et aux concerts vient confirmer une chose à laquelle je crois profondément. J’aime fondamentalement cette musique et j’ai toujours pensé que si je faisais les choses avec suffisamment de profondeur, les gens le ressentiraient. Nous avons suivi un chemin très honnête même s’il est progressif avec une instrumentation radicale (sax et contrebasse). Cela me donne tellement de confiance. Je sais que je suis sur la bonne voie.

Il y a tellement de musique commerciale…Je suis tellement contente que les gens prennent le temps d’écouter une petite perle comme cet album. C’est quelque chose qui me touche vraiment. Ce n’est pas un album bruyant, comme les « boom boom » de notre monde si rapide. C’est quelque chose de poétique, tout est dans les détails ; et les gens le comprennent. Et, dans cette époque folle que nous vivons, cela me rend heureuse.

Vous avez ensuite demandé à des personnes comme Evelinn Trouble, Julian Sartorius et Joy Frempong de démolir des morceaux et de les recomposer dans leur propre style et vous avez sorti un deuxième album qui s’appelle Speak Low Renditions.  C’était très courageux dans la mesure où l’album original a été un vrai succès dans le monde du jazz et que les nouveaux mixes sont expérimentaux. L’avez-vous perçu comme un risque ?

L.C. Tout s’est fait vraiment naturellement.

De par votre relation avec ces musiciens ?

L.C. Oui, je me suis adressée à plusieurs personnes et toutes ont composé un morceau. Au final, j’avais 11 morceaux, tous fantastiques. J’ai alors pensé que je devais donner quelque chose en retour à ces artistes, en sortant un vrai album.

Le titre Speak Low parle de l’idée qu’on se sent tout simplement connecté avec les bonnes personnes, qu’elles soient mortes ou vivantes. Il s’agit de ces personnes qui sont comme des âmes sœurs, qui se reflètent profondément en vous, comme c’est le cas avec les membres de mon groupe bien sûr. Comme je l’ai dit, lorsque nous nous sommes rencontrés, il y a eu cette magie qui est survenue sans même qu’on en parle. Lorsque j’écoute Billie Holiday, elle me touche à chaque fois, c’est très intime. C'est intemporel. Lorsque je l’écoute, elle est vivante parce que l’enregistrement a capturé son émotion à un moment donné il y a 60 ans. Et elle fait partie de moi parce que je l’écoute si souvent.

Tout est connecté, ce qui se passe maintenant est connecté. Ces musiciens dans Renditions me donnent autant d’énergie, comme mes autres sources d’influence.  

Lucia Cadotsch & Speak Low: Renditions @Jean-Marc Guilt

 

Vous faites également partie du projet Yellow Bird, une collaboration américano-germano-suisse qui vient de sortir un album intitulé Edda Lou. Dans ce dernier, le blues et le jazz évoluent dans une sorte d’ambiance de musique country. Et je sais que le musicien britannique Kit Downes a collaboré avec Speak Low. Que préparez-vous d’autre pour cette année ?

L.C. Je suis en train de penser à une nouvelle formation avec Kit Downes à l’orgue Hammond, Lucy Railton au violoncelle et Julian Sartorius à la batterie.

Un super-groupe ?

L.C. Oui ! Lorsque je pense à ces personnes, je sais que nous pouvons faire quelque chose de spécial. Je veux les rassembler, je le ressens très fortement. Nous jouerons dans quelques festivals comme le Palatia Jazz, les Leipziger Jazztage et le Silesian Jazz Festival. Et je partirai en tournée avec Yellow Bird cet automne.

Cela montre que vous cherchez toujours quelque chose de nouveau, vous avancez. Est-il important pour vous en tant qu’artiste d’avoir une sensation de liberté et la liberté de choix ? De pouvoir suivre vos émotions ?

L.C.Je veux explorer plus. J’ai commencé à fouiller à nouveau dans les standards, et je sais qu’il y a encore des choses que je peux dénicher. Interpréter des morceaux est quelque chose que je veux continuer à faire, de même que trouver de nouveaux contextes pour le faire. Bien sûr, je veux continuer ce trio, nous nous sommes affirmés avec cet album. Qu'est ce qui va venir ensuite ? J’ai besoin d’un peu de temps pour trouver quelque chose; je suis dans la phase de recherche. Nous travaillons sur de nouvelles choses que nous enregistrerons plus tard cette année. Nous ferons une tournée aux Etats-Unis où nous jouerons notamment au Rochester Jazz Festival et au Joe's Pub à New York. Et en Europe, nous jouerons au Nattjazz à Bergen, au Hamburg Elbphilharmonie, au November Music (Pays-Bas) et à Jazzdor.

Et tout d’abord au Cheltenham Jazz Festival en mai ?

L.C.J’attends le Cheltenham avec impatience. C’est une double affiche avec ENEMY, l’un de mes groupes favoris, et puis il y a Dan Nicholls qui remixera nos morceaux après. Ça va être fun !

Lucia Cadotsch SPEAK LOW, en live au Schaffhauser Jazzfestival 2016 : Strange Fruit - Ain't Got no

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