Bericht

Quintet à trois têtes

Aksham est né de la réunion du pianiste genevois Marc Perrenoud, de la chanteuse suisso-albanaise Elina Duni et du trompettiste français David Enhco.

Julien Delage - 2018-03-08
Quintet à trois têtes - Elina Duni, David Enhco et Marc Perrenoud ©Photographergeneva.com
Elina Duni, David Enhco et Marc Perrenoud ©Photographergeneva.com

Il en est des êtres comme des astres : tout corps subit les lois de l’attraction, et lorsque la rencontre se produit, des combinaisons neuves naissent dont l’éclat augmente d’autant plus qu’elles semblaient inattendues. C’est ainsi que Marc Perrenoud, pianiste et compositeur suisse évoluant ordinairement en trio ou en solo, a entrepris, après une première rencontre musicale, de configurer une formation où il partagerait le leadership avec Elina Duni, chanteuse qui a tracé sa propre route entre traditions balkaniques et jazz atmosphérique, et David Enhco, trompettiste français à la tête de l’Amazing Keystone Big Band et de son propre quartet. Baptisé Aksham ce projet les réunit tous trois avec, comme clé de voûte, l’impeccable section rythmique de Florent Nisse (contrebasse) et Fred Pasqua (batterie). Rien ne préfigurait une telle rencontre, mais le résultat n’en est que plus enthousiasmant.

 

Le partage du pouvoir

« Nous nous sommes retrouvés à l’occasion d’un concert que j’ai donné en 2017 pour fêter les 10 ans de mon trio, explique Marc Perrenoud. L’envie est alors venue de monter un nouveau projet en quintet, indépendant de ce qu’on avait fait chacun de notre côté auparavant. On ne sait pas encore exactement quelle est notre orientation esthétique mais on sait bien ce qu’on ne veut pas faire : ce qui a déjà été exploré, comme par exemple la musique balkanique d’Elina. On essaye de trouver chacun sa voie dans cet ensemble nouveau, ce qui crée des recherches d’équilibre nouvelles. Une belle énergie collective se dégage, Florent et Fred aident aux arrangements, à la trame, à la dramaturgie. C’est important, pour un musicien, de sortir de son cocon.»

 

En quête de nouveaux territoires musicaux

Mélodies surprenantes chantées en français ou en anglais, poèmes de James Joyce, ballade binaire sous inspiration gainsbourgienne, ascension commune vers l’émotion… La découverte de ce nouveau répertoire se révèle pleine de surprises pour l’auditeur familier des musiciens en présence. Perrenoud, que l’on a vu se jouer avec virtuosité des figures mélodico-rythmiques les plus ardues paraît surtout attentif à bien accompagner Elina et David dans leurs déambulations aériennes. Parfois en retrait, il prend en charge l’harmonie, tisse les fils invisibles qui relient chacune des forces en présence. Elina, quant à elle, étonne non par le cristal bleuté de sa voix, que l’on connaissait et admirait déjà, mais par son aisance désarmante à aborder un registre parfois plus proche de la chanson que du jazz, par le plaisir qui se lit sur son visage, ses membres et son corps à chanter et pénétrer ainsi les fibres intimes d’une musique aux contours indéfinis, comme en train de naître encore. Enfin, David Enhco libère davantage de lyrisme pur dans ce contexte fragile où timidité et épanchement se disputent, s’osent à peine, alors que l’amitié n’en est qu’à ses balbutiements.

 

D’autres formes d’énergie

« C’est un projet qui me réjouit car il combine plusieurs écritures différentes, s’enthousiasme Elina Duni. Ce partage des tâches implique une solidarité dans l’organisation, trouver des concerts, des subventions… ça fait du bien de ne pas être seule, cela me permet d’ouvrir une fenêtre, ce qui est très important pour mon propre développement. Je ne peux pas imaginer de jouer avec des gens qui ne me touchent pas humainement. Retrouver Marc vingt ans après notre premier groupe, que l’on avait monté à dix-sept ans, est une grande joie. Et je rencontre David, dont j’aime beaucoup la sensibilité musicale. Les rires que nous partageons, cette entente, cette amitié, se reflètent dans la musique et donnent envie de partir ensemble en tournée.» A l’évidence, les prochains concerts du groupe resserreront encore ces liens. Quand on les interroge, on sent d’ailleurs chez chacun des participants un espoir, comme une sorte de fragile utopie qui se dessinerait en-dehors même de la musique. « Il est certes paradoxal, pour un Suisse, de devoir se confronter à la démocratie, plaisante Marc Perrenoud, mais je trouve très agréable de ne pas être dans le rôle du patron, ça me bouscule. C’est une chance qui amène d’autres formes d’énergie. J’essaye de voir cette expérience comme une école. Il y a des moments où il peut y avoir une forme de tension entre nous mais tant mieux. Nous sommes cinq personnalités ouvertes au débat. L’enrichissement est humain aussi bien que musical. »

De ce va-et-vient entre les émotions ressenties par chacun et la musique élaborée en commun, Aksham est le reflet transparent. Si le projet est encore en cours d’élaboration, s’il va nécessairement continuer de mûrir sur scène, on sait déjà qu’il donnera naissance à un album dont l’enregistrement est prévu à l’automne prochain et qui devrait paraître en février 2019. On ne doute pas qu’il sera à l’image du groupe : chaleureux, ouvert et parfaitement sincère.

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