Premier chapitre : quand le rap est devenu romand

Panorama

Le rap s’est diffusé au fil des continents à travers la culture hip-hop. La Suisse francophone n’a pas échappé au phénomène. En voici un historique.

Sophia Bischoff - 2019-03-29
Premier chapitre : quand le rap est devenu romand - Sens Unik - Chromatic // Double P.A.C.T - Rien à perdre
Sens Unik - Chromatic // Double P.A.C.T - Rien à perdre

Le rap s’est diffusé au fil du temps pour construire une toile complexe et fascinante. Si aujourd’hui il est ancré dans la culture populaire et brille au panthéon des genres les plus écoutés au monde, il n’a été un jour qu’une note confidentielle qui a pris forme dans le Bronx et dans le Queens, à New-York, au début des années 70, sous le drapeau de block parties (ndlr : fête de quartier qui, dans la culture américaine, réunit des voisins autour de la musique). Les DJs qui y jouaient du funk et de la soul ont commencé à manier le Merry Go Round (ndlr: technique d’isolement des breaks des titres les plus efficaces), donnant ainsi le premier souffle au mouvement hip-hop. Cette création serait celle de DJ Kool Herc, considéré comme « père fondateur du hip-hop ». Le rap s’est allié au beat du bout du micro des MCs (ndlr : Maîtres de Cérémonie) qui mettaient de l’ambiance en soirée grâce à de petites rimes toutes simples. Après avoir conquis les clubs de Manhattan, le rap se diffuse sur la côte ouest des Etats-Unis et connaît, en 1979, son premier succès international avec le culte Rapper's Delight de Sugarhill Gang. 

 

THE SUGARHILL GANG - Rapper's Delight

 

Quand la danse et le vinyle ont diffusé le mouvement hip-hop

Il faudra attendre la fin des années 80 pour que le mouvement gagne l’Europe. DJ Mil et Joicy Joe, membres de Duty Free, premier groupe de rap romand s’exprimant en anglais, nous racontent : « en 1979-80, nous avions entre 13 et 14 ans et nous vivions aux Avanchets, à Genève. Nous allions à Discobull, à la maison de quartier du Lignon pour danser. DJ Silk, originaire des Etats-Unis, passait les derniers titres de funk et de soul. En 1982, un ovni est apparu : un morceau aux allures funk avec quelque chose en plus. Ce titre n’était autre que The Message de Grandmaster Flash and the Furious Five. Les informations arrivaient au compte-gouttes. Nous sommes tombés sur une émission sur le Rock Steady Crew (ndlr: groupe de breakdance new-yorkais fondé en 1977) et avons eu le coup de foudre pour cette danse que nous avons rapidement commencé à pratiquer. L’émission H.I.P H.O.P (ndlr : première émission qui, au niveau international, était entièrement consacrée au hip-hop), présentée par Sidney sur TF1, nous a permis de développer nos connaissances du mouvement. » Tombés amoureux de cette culture, c’est d’abord sous la forme d’un crew de breakdancers, le Jam Master Crew, qu’ils s’expriment. Puis, ils touchent à d’autres disciplines du mouvement : le graffiti et…enfin le rap, posant ainsi les prémices de Duty Free. En 1988, le groupe se produit pour la première fois sur scène à l’Eclipse à Genève. Les dés sont lancés. Le rap est enfin romand ! 

 

DUTY FREE - Step Off

 

Le rap ? Un terrain d’expression

Partout où elle prend racine, la culture hip-hop fascine : le djing, le graffiti et le breakdance provoquent les inspirations créatives et le rap libère la parole. Pour Duty Free, « le rap en était à son état embryonnaire, tout était permis…Dans l’art de la rue, il y a aussi une recherche de dépassement de soi et de compétition. Tout était à faire et à créer. » Un terrain d’expression qui leur a permis de toucher les planches de quelques-uns des plus grands festivals suisses (Montreux Jazz Festival, Paléo Festival) parmi les 200 concerts qu’ils ont donnés, et de faire les premières parties de Public Enemy, De la Soul, MC Solaar, NTM et IAM. 

 

SENS UNIK - à gauche, à droite

 

Sens Unik

En 1987, le groupe Sens Unik voit le jour à Lausanne. Just One, DJ et producteur de la formation, et Carlos Leal, rappeur, sont aussi tombés dans cette culture par la danse. Ici encore, c’est le mouvement du corps qui a compté avant de prendre une forme verbale. C’est d’ailleurs cette diversité de pratique qui les a séduit. Just One le souligne : « La culture hip-hop s’est développée à partir de petits groupes de passionné-e-s qui se regroupaient dans les centres de loisirs. A l’époque, on s’ennuyait tellement que les différentes possibilités d’expression de cette culture nous ont immédiatement plues. » Carlos Leal ajoute : « j’avais 13 ans, j’ai vu la scène « Just Begun » dans Flashdance qui m’a marqué à vie. Je me souviens être rentré à la maison et avoir immédiatement essayé de tourner sur le dos, pas si facile ! Très vite, le breakdance est devenu une passion à laquelle nous consacrions tout notre temps libre. La curiosité nous a poussé à aller rencontrer d’autres b-boys à Genève, Bern et Zurich. Au milieu des années 80, la Coupole de Bienne est devenue l’un des lieux les plus importants de la culture hip-hop en Europe. Des jeunes de tous les pays voisins s’y retrouvaient une fois par mois pour parler du mouvement et pratiquer ses disciplines.».

Pour Carlos Leal, la diversité culturelle de la Suisse a également joué un rôle dans la naissance helvétique de la culture : « Je pense que la sauce a pris essentiellement dans les villes à population d’immigrés (Renens, les quartiers de Avanchets et du Lignon à Genève). La culture hip-hop a donné un moyen d’expression et de ralliement autour d’une cause à toute une génération de kids sans forte identité territoriale. Ce mouvement artistique a pour premier message 'Transformer l’énergie négative en énergie positive à travers la musique, la danse et le graffiti'.»

Il ne fallut qu'un pas de plus pour que Just One et Carols Leal se tournent vers la musique et esquissent les prémices de Sens Unik, comme le rappeur nous l’explique : «  Nous avons commencé à nous intéresser aux autres disciplines de la culture, dont le rap. Nous écrivions déjà des rimes en français avant même de soupçonner l’existence d’autres jeunes rappeurs encore inconnus en France (IAM, NTM, ASSASSIN, MC Solaar). La culture hip-hop a été comme un grand frère, un outil d’expression physique, artistique et intellectuelle. Dans le fond, écrire du rap, c’est ce qui m’a poussé à lire, à m’instruire, à m’intéresser à l’autre ». 

Très vite rejoint par Sista D, chanteuse, et Bio, batteur, le groupe marque l’histoire du rap romand en étant la première formation s’exprimant en français et rencontrant le succès. Une réussite d’abord locale qui leur permettra de se produire pour la première fois sur scène en première partie de Public Enemy à Lausanne. Ce coup de chance leur permettra de sortir, en 1990, le premier single de rap romand en français : Nouvelle Politique. En 1991, Sens Unik sort son premier EP, Le VIe sens, sur le label lausannois Maniak Records. En 1992, sort Les Portes du temps, premier album du groupe, qui contient des collaborations avec IAM et Alliance Ethnik. Cet opus cristallise une autre naissance importante pour l’histoire du mouvement : Sens Unik fonde Unik Records, le tout premier label 100% rap francophone. Les Romands se lancent alors dans une aventure inédite et signent des rappeurs français comme Fabe et Les Sages Poètes de la Rue. De 1991 à 2004, année de sortie de leur dernier album, Sens Unik se produit en Suisse, en France, en Allemagne, à New-York, et reçoit cinq disques d’or en Suisse, un en France et participe à la bande originale du film La Haine. De quoi laisser quelques jolies traces dans l’histoire du rap romand.

 

SENS UNIK - Le vent tourne

 

Double P.A.C.T

En 1994, nouveau chapitre pour le rap romand : la création du groupe lausannois Double P.A.C.T. Yvan Peacemaker, beatmaker de la formation raconte sa découverte du rap : « J’ai découvert le rap grâce à mon frère qui a rapporté des vinyles de rap américain à son retour d’un échange linguistique en Allemagne. » Il poursuit : « En 1990, la compilation de rap français Rapattitude est sortie. C’est un moment-clé pour le rap, une référence pour beaucoup d’artistes des années 90. Cette compilation nous a montré qu’on pouvait également faire du rap en français. A cette époque, la grande majorité des rappeurs romands s’exprimaient en anglais. » 

Yvan nous raconte également la naissance de son groupe : « En 1991, le frère d’un copain a découvert le rap français et a eu envie de monter un groupe. Comme je faisais un peu de piano, il m’a proposé de composer la musique. Petit à petit, des soirées ont été organisées à Genève et à Lausanne, notamment à la Dolce Vita. C’est là que j’ai assisté pour la première fois à des concerts de rap. C’est un lieu qui a vraiment aidé le mouvement en Romandie. Notre groupe a évolué et, en 1994, on s’est retrouvé avec la formation Stress (rap), Nega (rap) et moi-même. On s’inspirait surtout de ce qui se passait aux USA. La possibilité de faire des autoproductions est apparue et quelques labels français ont pris le risque de produire du rap. » 

 

DOUBLE P.A.C.T - Kidnapping

 

Double P.A.C.T, armé de l’envie de vivre de la musique, avait conscience des subtilités du marché suisse de l’époque. Pour Yvan, la réussite doit passer par l’étranger : « on s’est vite rendu compte qu’il fallait arriver à faire quelque chose en France pour avoir un retour de flamme ici. Je pense que c’était ainsi pour la plupart des artistes. Les stars du rap francophone étaient là-bas. La Romandie est un petit marché. Pour nous, c’était plus ou moins réussi puisque notre premier EP, Impact N°3, est d’abord sorti en France. Il y a eu une sorte de succès d’estime là-bas. Puis, on s’est focalisé sur la Suisse. » Leur premier album, Ma planète Bleue, sort en 1998, et ajoute une pierre à l’édifice du rap romand. Si Double P.A.C.T a eu son importance dans cette histoire, Yvan a su s’imposer comme l’une des références des beatmakers de rap français. « A l’époque, il y avait plus de rappeurs que de producteurs. C’était techniquement compliqué : le matériel était difficile d’accès, internet et les tutoriels qu’on y trouve aujourd’hui n’existaient pas. Pour ma part, la chance des rencontres a compté. Le manager de Double P.A.C.T était français et avait quelques connexions à Paris qui m’ont aidé. » Une aide qui lui a permis, tout au long de sa carrière de produire pour les plus gros vendeurs du rap français (Sniper, Diam’s, Booba ou encore Joey Starr) et d’acquérir une renommée qu’aucun rappeur romand n’a pu atteindre. En 2003, le magazine Groove établit un classement des meilleures producteurs de rap français. Yvan tient la première place.

Une performance qui marque l’histoire tant il n’est pas aisé pour les rappeurs et rappeuses romand-e-s de s’ancrer entièrement dans le paysage du grand-frère français, comme expliqué dans l’article « Chronique du rap romand en France ». 
La vie du rap de la Suisse francophone continue de tisser sa toile. Une toile à découvrir dans la deuxième partie de l’exploration de l’histoire du rap romand.

0:00
0:00