Antigel, insolite et insolente marque de fabrique

Porträts, Festivals

Le festival genevois qui fête ses 10 ans en 2020 repose sur un modèle original où il est autant question de culture que de géographie et de politique.

Olivier Horner - 2020-02-13
Antigel, insolite et insolente marque de fabrique - Le chanteur du groupe suédois Viagra Boys s'offre un petit bain au festival Antigel en 2019 ©Thibaut Fuks
Le chanteur du groupe suédois Viagra Boys s'offre un petit bain au festival Antigel en 2019 ©Thibaut Fuks

L'électro des Allemands de Kraftwerk dans l'amortisseur de bruits de l'aéroport de Genève. Tel est l'un des événements originaux que propose le festival Antigel en guise d'épilogue à sa dixième édition, le 19 mai 2020. Avant cela, du 24 janvier au 15 février, la manifestation aura proposé 74 spectacles dans 24 communes du canton de Genève. Le concert en 3D des pionniers des musiques électroniques incarne à merveille le crédo originel d'Antigel, soit l'investissement de lieux insolites. 

Dès le départ, le festival a choisi d'explorer une nouvelle cartographie culturelle, en proposant aux communes périphériques de devenir de réels acteurs de la culture régionale : une usine d'incinération de déchets, une gravière, des parkings, des bains, des piscines, des églises, des centres commerciaux, des barres d'immeubles, des centres sportifs, des serres agricoles, des jardins ou encore des dépôts de transports publics accueillent une programmation pointue entre danse contemporaine, musique et performances. 

Tobias Preisig, Ancien manège de Genève, février 2020 ©François Volpé

 

Ce pari audacieux d'une culture déterritorialisée s'est avéré payant. Antigel est ainsi passé en dix ans de 11 à 24 communes sur les 45 que compte le canton et de 12'000 à plus de 50'000 spectateur-trice-s. Et cette année, il organise même des rencontres et débats plus institutionnels sur le thème des nouveaux territoires de la culture. Car au-delà des chiffres, c'est le concept même du festival qui s'avère un succès et a inspiré d'autres manifestations. Un modèle pérenne mais toujours fragile qui ne renonce pas pour autant à ses désirs subversifs, ses envies utopiques. 

En semant des graines de culture sur le territoire genevois, en s'envisageant comme une sorte de « tour opérateur » culturel durant deux semaines, en associant le geste artistique à la transition urbanistique, en explorant des espaces non conventionnels, en conférant une dimension sociale et participative à sa programmation et en abolissant les frontières entre musique, danse et sport, le festival a définitivement joué un rôle précurseur. « A l'origine, Antigel est né de la volonté de remettre en question la pratique festivalière, culturelle », détaille Thuy-San Dinh, co-directrice du festival. « Le choix de la saison, l'hiver, pour implanter Antigel est déjà, en soi, un peu un acte de rébellion, jugé suicidaire car on allait se rendre là où personne ne va. Il s'agissait aussi de remettre en question la politique des subventions culturelles, en faisant appel à l'époque à un nouveau fonds, le Fonds intercommunal, qui nous a aidé à hauteur de 350'000 francs et qui était né deux ans plus tôt avec la nouvelle péréquation financière ». 

Coilguns sur la plateforme des Eaux-Vives ©Olivier Miche

 

Faire fondre les barrières entre l'art et la vie, faire dialoguer aussi les communautés grâce à des mélodies, chorégraphies, performances sportives et projets participatifs, tel est plus que jamais le leitmotiv d'un festival qui a fait de ses créations "Made in Antigel" un lieu d'incubations et d'hybridations artistiques. « Une marque de fabrique où les projets ne sont pas pensés en termes de discipline artistique mais plutôt à partir d'un lieu, d'un thème, d'une idée », précise Thuy-San Dinh. En 2020, ces projets originaux prennent par exemple la forme d'une soirée  "Zombie Attack" dans les étages du centre commercial de Balexert ou d'une soirée "Extravaganza" dans les coulisses du Grand Théâtre. 

Antigel, festival géographique et politique, souhaite plus que jamais continuer de réinventer le paysage genevois et de réinvestir l'espace urbain, de la ville à la campagne, jusqu'en France voisine même. « On aime semer des graines de culture et construire des liens entre les gens dans les périphéries. Jusque dans des lieux éphémères, comme dans le quartier de l'Etang, entre des citernes de pétrole et une autoroute, qui accueille désormais un quartier de logements pour 2'500 personnes mais qui avait accueilli à l'époque 16'000 personnes pour des soirées dansantes, concerts ou une roller party durant le festival », explique Eric Linder, co-directeur d'Antigel et programmateur musiques. « On aime créer du rêve, de la poésie, sur des sites industriels comme ceux de la tour CFF du Pont-Rouge ces dernières années qui sont voués à la destruction, et ainsi accompagner la transition urbanistique genevoise ». Il en sera de même cette année à la caserne des Vernets, au cœur de Genève, qui sera le lieu central d'Antigel avant de se voir raser pour faire place à un projet immobilier.

En dix ans, les désirs et prises de risque de ce poil à gratter festivalier ont en tout cas rencontré un public fidèle tout aussi aventureux qui aime le dépaysement. Et l'annuel safari culturel d'Antigel a fait des émules. En Valais, le PALP a à son tour investi des lieux singuliers pour monter avec succès des spectacles. Les artistes adhèrent aussi à la formule aventureuse d'Antigel qui s'est récemment vu désigner parmi les trois festivals les plus innovants d'Europe. Ainsi de Kraftwerk cette année qui s'est décidé à se produire en exclusivité au festival en raison du lieu proposé, cet amortisseur de bruits de l'aéroport de Genève où sont habituellement testé les réacteurs des avions et qui exceptionnellement accueillera les cliquetis mélodiques de leur musique électronique.      

Kraftwerk en 3D dans l'amortisseur de bruits de l'aéroport de Genève, le 19 mai 2020

 

www.antigel.ch

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