Festivals, quelles recettes pour l’avenir ?

Festivals

Pour survivre dans un environnement hyper-compétitif, les événements musicaux doivent imaginer des solutions pérennes et innover.

David Brun-Lambert & Olivier Horner - 2020-02-13
Festivals, quelles recettes pour l’avenir ? - Le chanteur et musicien Mac DeMarco au Montreux Jazz Festival, le 9 juillet 2019 © Marc Ducrest
Le chanteur et musicien Mac DeMarco au Montreux Jazz Festival, le 9 juillet 2019 © Marc Ducrest

« On note une diminution de la fréquentation des festivals partout en Suisse ou en Europe, remarque Daniel Rossellat », président du Paléo Festival Nyon. « Peut-être est-on dans un marché parvenu à maturité. Mais afin de "durer", chacun devra opérer des réglages. » Mais lesquels ? Passé en quatre décennies d’événements fédérant une jeunesse unie par le rock et la contre-culture, les rassemblements musicaux constituent aujourd’hui un marché mondial dans lequel, afin d’avancer et de se démarquer, il est devenu crucial d’imaginer des modèles simples, mais séduisants.

Coller à son ADN

« Le cycle fait d’augmentation exponentielle du nombre de festivals en Europe et de hausse constante du cachet des artistes n’est pas près de s’interrompre », prévient Mathieu Jaton, directeur du Montreux Jazz Festival. « Dans ce contexte difficile, la question que tout le monde doit se poser est de savoir quels choix faire pour se positionner clairement ». Pour sa part, le prestigieux rendez-vous vaudois a tranché : coller à son histoire glorieuse, préserver son sens aigu de l’hospitalité et proposer des artistes fameux-euses dans l’écrin somptueux du Stravinski (4'000 places). « C’est notre ADN, pas question d’y renoncer », jure Mathieu Jaton dont la manifestation a toutefois accueilli le premier concert en open air de sa longue épopée lors de la venue d’Elton John en 2019. Un signe d’un développement à venir du Montreux Jazz vers une formule indoor-outdoor ? « On l’a fait une fois, pourquoi pas deux », élude Mathieu Jaton. À suivre, donc. Mais pour la majorité écrasante des événements musicaux ne possédant ni le patrimoine artistique, ni la capacité de financement de Paléo ou du Montreux Jazz, répondre à la question de leur durabilité relève de l’absolue nécessité. 

Soigner l’accueil et la programmation

« Si les grands festivals sont forcés de se poser la question de leur positionnement au moment où de grands acteurs internationaux bousculent le marché, les festivals « de niche » sont peu confrontés à cette problématique », juge Joël Bovy, programmateur de Nox Orae, événement consacré aux musiques actuelles à La Tour-de-Peilz. « Notre public vient pour la musique. Il sait qu’il vivra des expériences dans un cadre à taille humaine. L’accueil, l’intimité, une programmation irréprochable : ça demeure un atout majeur aujourd’hui. » Au Bad Bonn Kilbi, rendez-vous culte des musiques alternatives à Guin, on ne défend pas autre chose. Pour le programmateur Daniel Fontana, « un festival, ça s’envisage d’abord comme de la poésie. C’est une affaire de relations humaines, un instant créé avec les gens et les artistes. On voit des festivals qui ignorent bien pourquoi ils existent. Ils montent une tente de clubbing ou programment de la trap pour attirer les jeunes. Seulement, mélanger pour mélanger n’est pas gage de diversité ! En revanche, rester curieux et découvrir des tendances neuves c’est payant. Y compris avec les artistes, certain-e-s faisant même des efforts financiers pour venir jouer chez nous. » 

Faire valoir ses atouts naturels

Quand le live est devenu pour les musicien-ne-s la principale source de revenus, l’inflation croissante des cachets devient un casse-tête avec lequel chaque festival apprend à composer. Certains se plient à la course aux enchères, alors que d’autres refusent : « On se fixe un montant maximum pour chaque artiste », explique Gilles Pierre, directeur du Chant du Gros (Le Noirmont). Rien que pour l’édition 2019, on a mis un terme à dix négociations trop élevées. » D’autres jouent du charme et vantent leurs atouts pour s’attacher la venue de noms célèbres. « Nos moyens financiers étant limités, nous mettons surtout en avant la beauté de notre cadre et notre sens de l’hospitalité », défend le JVAL, événement attachant organisé à Begnins (VD) sur la terrasse d’un vigneron. « Durant des années, nous avons couru après des artistes courtisé-e-s par d’autres festivals », explique Jean-Philippe Ghillani, directeur des Francomanias de Bulle. « Cette politique nous mettant en difficulté, on s’est ouvert à d’autres langues et d’autres styles, vantant avant tout auprès des artistes l’atmosphère chaleureuse qu’on trouve dans nos salles. » Au PALP (VS), si l’on prend soin des musicien-ne-s, on sait que certain-e-s seront sensibles à l’originalité des lieux dans lesquels on les invite à se produire : « Certains groupes ont envie de vivre des expériences inédites durant une tournée », reconnaît Sébastien Olesen, directeur de l’événement valaisan. « Ils se laissent parfois séduire par notre caractère unique. » À l’exemple de Gossip, invité de marque du Palp 2019 qui a donné un concert mémorable au pied du barrage de Mauvoisin

Mutualiser certaines ressources et favoriser les échanges

Au cœur de la concurrence festivalière, difficile d'évoquer les collaborations et les échanges. Pourtant les exemples, certes peu nombreux, existent. A l'image d'Antigel à Genève qui cette année coproduit deux de ses concerts avec le M4Music de Zurich (l'Islandais Asgeir) et le Kilbi de Guin (les Irlandais de Girl Band). En 2016, le Gurten festival, le Montreux Jazz festival et le Paléo festival s'étaient exceptionnellement associés pour accueillir le Drones World Tour des Britanniques de Muse que tout le monde voulait à tout prix programmer.

Aftermovie - M4Music 2019

 

À l'échelle européenne, la Fédération internationale de festivals De Concert ! œuvre à ce type de mutualisation, mais dans le créneau des artistes émergent-e-s. Né officiellement en 2008 et regroupant 28 festivals de France, Belgique, Suisse, Islande, Hongrie, Danemark, Allemagne, Canada et Japon, ce réseau vise à mieux défendre les intérêts des membres, partager leurs préoccupations organisationnelles ou économiques, à échanger sur la création et la programmation dans ce contexte scénique particulier, ainsi qu’à concrétiser si possible des projets artistiques communs. Par exemple, la première opération proposée en 2010 a pris la forme d'une sélection d'artistes émergent-e-s effectuée par les membres de De Concert !. Les artistes sélectionné-e-s (parmi lesquel-le-s figuraient notamment la Canadienne Ariane Moffatt, les Français de Chapelier Fou et Gablé ou les Suisses romands de Solange La Frange) ont été appelés à jouer dans un ou plusieurs festivals du réseau. Rares demeurent toutefois les initiatives de ce type.

Un souci toujours plus marqué en matière d’écologie

Innovant en matière de territorialisation de ses espaces d’événements, le PALP en Valais, comme Antigel à Genève qui s'associe avec des producteur-trice-s du terroir, incarne en outre cette nouvelle génération de festivals pour qui organiser un rendez-vous de faible ou de grande capacité s’accompagne nécessairement d’une politique écoresponsable. « Par définition, un festival n’est pas écologique », reconnaît Sébastien Olsen. « Toutefois, nous nous appliquons à diminuer au maximum notre empreinte carbone en travaillant le plus possible avec des acteur-trice-s ou des producteur-trice-s locaux-les. Devenu très au fait de l’urgence des enjeux écologiques, le public se montre sensible à cette approche environnementale rigoureuse. » 
Grand absent de l’organisation des festivals il y a encore vingt ans, le respect de l’environnement est ainsi devenu au cours des dernières années un facteur que nulle manifestation ne peut plus négliger. « Paléo a dressé son premier tableau de bord environnemental en 1990 », rappelle Daniel Rossellat. « Nous n’avons pas communiqué sur nos efforts jusqu’à ce que nous comptions parmi les cinq premiers événements en Europe à obtenir une certification Green’n’Clean Award (décernée par Yourope, association des festivals européens) en 2007. » Deux ans plus tard, le festival pionnier était distingué par le WWF pour sa politique de protection de l’environnement (2009). Depuis, il compte toujours parmi ces espaces où le public peut être « sensibilisé aux questions environnementales majeures sans qu’on lui fasse la morale », souligne Daniel Rossellat. Avant de conclure : « Désormais, c’est à la fois le public et les artistes qui attendent des manifestations où ils et elles se rendent que celles-ci se montrent foncièrement écoresponsables. » 

Aftermovie - Paléo Festival 2019

 

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