Le rap romand ? Une continuité de chapitres

Panorama, Young & upcoming

Dès les années 2000, le rap de la Suisse francophone entre dans une nouvelle phase : celle qui a mis en lumière les talents d’aujourd’hui.

Sophia Bischoff - 2019-03-29
Le rap romand ? Une continuité de chapitres - Muthoni Drummer Queen et ses deux producteurs GR! et Hook © Benoît Jeannet
Muthoni Drummer Queen et ses deux producteurs GR! et Hook © Benoît Jeannet

Si l’histoire du rap romand devait être résumée, on pourrait dessiner un enchainement de relèves qui se transmettent le même flambeau. A la fin des années 90, Double P.A.C.T prend gentiment une place laissée vacante en Suisse par Sens Unik. Puis, arrive sur le devant de la scène un rappeur solo issu de Double P.A.C.T : le Lausannois Stress. Yvan Peacemaker, ayant continué à travailler avec le rappeur, nous explique les raisons de ce nouveau chapitre : « On était sur un label indépendant. On était arrivé au bout de ce qu’on pouvait faire avec eux. Stress, de son côté, avait envie d’avoir une liberté totale pour ses albums. En 2002, puisque Stress a commencé sa carrière solo, on a arrêté Double P.A.C.T.. Stress a apporté cette touche « deuxième degré », inspirée par Eminem et inhabituelle dans le rap. » Un élément cristallisé par Billy Bear, premier album de Stress qui s’est vendu à près de 17'000 exemplaires. 

 

STRESS - Billy Bear (Lalala)

 

La pop et le rap réunis sous le même drapeau?

Depuis quelques années, le rap a acquis une nouvelle nationalité : celle de la culture populaire. Une nouvelle manière d’aborder cette musique est née : l'appartenance à la culture hip-hop n'est plus un pré-requis pour apprécier le rap. Exit alors la marginalisation, ce dernier  passe désormais en prime-time et vit au sommet des classements de streaming internationaux. La pop se nourrit du rap et inversement.

Une transition que Double P.A.C.T et Stress ont abordé au court de leur carrière, comme Yvan Peacemaker le souligne : « Aujourd’hui, avec internet et le contact direct avec le public, on peut attaquer directement le marché français. Ce qu’on a jamais réussi à faire. On avait la volonté de venir du rap et de s’ouvrir à quelque chose de plus large. Par contre, je ne sais pas à quel point on l’a fait par recherche artistique ou par nécessité - on sentait qu’il fallait le faire pour pouvoir vivre de la musique en Suisse mais on ne nous a pas forcé à le faire. La génération actuelle n’a pas besoin de le faire. La musique urbaine a remplacé la pop d’il y a dix ans. » Un changement de paradigme qui inspire le rap actuel, notamment romand,  à l’image d’Arma Jackson, signé sur le label de Youssoupha, qui cristallise à lui seul cette fusion des genres.

 

ARMA JACKSON - Le Vide

 

Une nouvelle génération aux multiples porte-drapeaux

Alors que le drapeau du rap romand a souvent été porté sur le devant de la scène par ses représentants de Lausanne (Sens Unik et Double P.A.C.T.), cette nouvelle décennie est majoritairement de Genève. Le collectif Superwak Clique, composé de Di-Meh (qui a récemment fait la couverture des Inrockuptibles), Slimka, Makala et le producteur Pink Flamingo ont été propulsés sur le devant de la scène par leur talent et le travail du label genevois Colors Records.
Le rappeur anglophone genevois d’adoption Rootwords, d’origine zambienne et américaine, a sorti plusieurs albums qui lui ont permis de se produire sur les grandes scènes des festivals suisses (Montreux Jazz Festival et Paléo Festival) mais aussi en France, au Pérou et à New-York et de vivre un début de carrière prometteur. Il y a également la multi-culturelle Danitsa, basée à Genève et signée sur le label genevois Evidence Music. Elle ajoute à l’histoire du rap romand des rimes chantées aux teintes jamaïcaines. Un talent à (re)découvrir au travers du portrait que nous lui avons consacré.

 

DI-MEH, MAKALA, SLIMKA - Depeche Mode

 

Cela dit, Genève n’est pas la seule ville à représenter le rap romand d’aujourd’hui. Le nouveau venu Comme1Flocon, originaire de Lausanne, a signé sur le label parisien Bendo Music, touchant ainsi du doigt le rêve d’exportation chez le grand-frère français. Depuis 13 ans, le jurassien Sim’s, signé sur le label Escudero records, manie son verbe tantôt rap, tantôt slam et le porte sur les scènes des quatre coins de la Suisse romande. 

 

SIM'S FEAT. PETER KING - Berin

 

L’union des régions a donné naissance à l’un des projets les plus éclectiques de l’histoire du rap romand, celui de la kenyane Muthoni Drummer Queen. Avec ses deux beatmakers romands GR! (Vaud - qui, avec Mr. F, a notamment déjà produit pour Akhenaton de IAM) et Hook (Neuchâtel), ils créent un univers aux frontières du genre : son rap se mue parfois en chant et s’épanouit sur des beat enracinés dans une histoire aux multiples couleurs. She, son dernier album sorti en 2018 sur le label neuchâtelois 39ème chambre leur a permis de briller sur la scène des Transmusicales de Rennes, attirant au passage l’attention particulière des médias présents (dont Rolling Stone, Télérama et FranceInfo) et du label français Yotanka. Ce dernier sortira le projet en France, en Belgique et au Canada. 

 

MUTHONI DRUMMER QUEEN - Live @ Trans Musicales de Rennes 2018

 


Hier, le beatmaker Yvan Peacemaker a conquis la France. Aujourd’hui, les beats de GR! et Hook portent la voix de Muthoni Drummer Queen outre-frontière. Le rap vit une histoire contemporaine aux multiples chapitres cousins, où l’on continue de rêver de le voir briller toujours plus fort, toujours plus loin. La question ne se pose plus : le rap est aussi définitivement romand. Mais, réussira-t-il (enfin) à marquer les esprits de la culture hip-hop au fer rouge ?
 

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