Relese, Portrait & Feature

The Two, âmes croisées

CrossedSouls, tel est le nom du deuxième album de The Two. Un opus au blues gravé dans l’âme, et teinté de folk.

Sophia Bischoff - 2018-02-13
The Two, âmes croisées - ©Christophe Losberger
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The Two, âmes croisées - Album Cover
Album Cover
The Two, âmes croisées - ©LnPixElle Photography
©LnPixElle Photography

Sorti le 9 février 2018 après plusieurs années de concerts autour du monde, CrossedSouls confirme la place de choix de The Two dans le paysage musical suisse. Dimanche 5 février, aux Docks de Lausanne, le duo romand a convié aficionados et curieux au vernissage de sa nouvelle création. À 18h00, alors que la musique aurait déjà dû commencer à émaner des guitares, la queue pour accéder au lieu est encore longue. Le groupe n'attendait que 300 spectateurs. Mais ce sont bien 1000 personnes qui entrent et se massent dans la salle.  Et un panneau « sold out » qui accueille les retardataires à leur arrivée. Preuve que l’approche « fait maison » du groupe porte ses fruits. 

 

©Bertrand Rey

 

Artisanat et succès

Car tel est l’ADN du duo : faire vivre The Two de la manière la plus artisanale possible. Thierry Jaccard s’occupe lui-même de la gestion de carrière, avec, pour ce deuxième album, l’aide d’un distributeur en Suisse et, pour l’Italie et la France, des tourneurs. « On a compris que c’étaient des terrains qu’on ne connaissait pas » précise Yannick Nanette, son alter ego. « En Suisse romande, on a décidé de tisser des liens. Parfois on bricole, avec des résultats positifs ou moins porteurs. Mais, on a besoin de comprendre comment ça fonctionne ». En Suisse allemande, Thierry avoue que « le travail commence à porter ses fruits, on a une résidence au Zermatt Unplugged ».

Yannick est professeur en arts visuels à la ville : « J’ai beaucoup travaillé sur les valeurs avec mes étudiants, sur le crayonnage, le toucher. Cela correspond vraiment à notre façon d’être. C’est pour cela que j’ai voulu apporter du crayon, du charbon sur cette pochette. Ma femme a constitué le graphisme sur cette base. »

 

 

Chanter pour prier, chanter pour garder la mémoire

CrossedSouls est le fruit d'une démarche très personnelle, liée au parcours de Yannick et Thierry. De la scène du Bleu Lézard à celle de l’International Blues Challenge de Memphis (USA) en 2015, en passant par celles de Croatie, d’Italie ou encore du Danemark, le groupe a mené sa musique, présentée sous la forme de Sweet Dirty Blues (du nom de son premier album), là où elle a bien voulu résonner. Pour ce deuxième opus, The Two a tenté, en vain, d’opter pour une méthode d’enregistrement plus "conventionnelle" : «Après le premier album, on nous a dit qu’on devait plus "produire" nos morceaux pour mieux "coller" au business musical » reprend Thierry. « On a essayé. On a fait une session de studio en enregistrant piste après piste, en ajoutant des éléments. En écoutant le résultat, on a constaté que ça n’était pas nous. La spontanéité et le côté authentique étaient absents. On est donc reparti comme sur l’album précédent, tout en live. »

Le résultat ? Un travail d’orfèvre délicieusement vintage qui transperce l’auditeur. The Two cherche dans le passé des manières de compter les histoires d’aujourd’hui. Yannick revendique le fait d'être blues, « mais on n’est pas dans l’esthétique du blues. On est blues dans l’âme. Le blues c’est chanter pour prier, chanter pour garder la mémoire, chanter pour fêter. Très souvent, les gens oublient cette racine ».

 

Des histoires et des âmes

« Une des parties que l’on préfère dans notre métier, c’est rencontrer toutes ces âmes ». C’est l’une des grandes influences de CrossedSouls explique Thierry. Et Yannick d’ajouter : « On part du principe que l’artiste est un raconteur. Après quatre ans, toutes ces anecdotes forment cette nouvelle histoire que l’on a eu envie de dire. » Au moment où la salle résonne enfin au rythme de Raw Man, le public plonge, captivé, dans un état méditatif, tissé peu à peu à la manière d'une toile. On découvre alors l’une des forces du duo romand : sublimer son disque sur scène, sans pour autant trop s'en éloigner. Les compositions défilent, l’énergie du public se mue au fil des tempos. Puis, Lullaby s’invite au moment. Yannick nous a expliqué, quelques jours avant le vernissage : « c’est la suite de Live my Life qui est sur le premier album. Je trouve incroyable le temps que les parents prennent pour leur enfant, la patience qu’ils ont même s’ils en chient. »

Sur scène, la subtilité de cette comptine, alliée aux mélodies du saxophoniste Xavier Good - l’un des invités surprises de ce vernissage -, accentue le sentiment de fusion qui lie les musiciens à la foule. Les morceaux qui provoquent ce sentiment si particulier sont la norme dans CrossedSouls, sur disque et sur scène. Une constance dans l’agréable, sans artifice. Thierry nous raconte l’histoire de Over the Mountain: « Nicolas Falquet, un skieur professionnel et réalisateur, s’occupe de faire nos vidéos. Il travaille au coup de cœur. Un jour, il nous appelle pour nous parler du documentaire qu’il vient de terminer sur un homme de 94 ans qui fait de l’escalade et pour nous proposer d’utiliser nos musiques. Toutes fonctionnaient, sauf une. On est parti à l’Ile Maurice en lui promettant de lui envoyer le morceau manquant. »
Et Yannick de poursuivre : « A quelques jours de la date butoir, on n’avait rien. J’étais en train de couper un cocotier. J’étais énervé, je piochais dans les racines de cet arbre. Et là, j’ai entendu la musique. J’ai entendu ces working songs. J’avais les paroles dans ma tête. » Le titre a titillé les oreilles du monde entier. « On ne l’avait pas encore déposé, et on a découvert plein de commentaires sur internet, liés à de vaines recherches du morceau sur Shazam, reprend Thierry. Over the Mountain a eu une résonnance assez inattendue, sans l’aide de personne. Lorsqu’on voit l’aventure qu’une chanson comme celle-ci peut avoir d’elle-même, on est heureux que cela se passe comme ça. Et cela nous conforte dans notre démarche où nous faisons le maximum de choses par nous-mêmes.»

LnPixElle Photography

 

Invités d’honneur

Le vernissage a proposé des moments absents du disque. Comme la véhémente collaboration avec Julien Feltin sur Soulless. Julien Feltin est l’homme qui a appris à Thierry à manier l’instrument. Il a aussi été le guitariste de Yael Naïm et est actuellement le directeur de l’EJMA. Sur Feeling Blues, on savoure la dérive jazzy du tromboniste Luca Jeannerat. C’est la présence d’un chœur venu de l’Ile Maurice (dont Joseph Nanette, le père de Yannick, est issu) qui a enrichi Manze Pistas. Cette ode à l’île natale de Yannick, porte un message lourd de sens, comme il nous l’explique : « Manze Pistas veut dire “manger des cacahuètes“. Ce morceau est un titre politique sur l’Ile Maurice. J’ai souvent l’impression que le Mauricien mange des cacahuètes et regarde autour de lui en faisant semblant de ne pas comprendre ce qui se passe réellement dans son pays. »

La présentation de CrossedSouls touchant à sa fin, The Two réunit ses invités sur le groovy et communicatif Smile, offrant ainsi une conclusion qui a mis du baume au cœur des travailleurs en cette veille de lundi. Les harmonies de The Two n’ont pas fini de faire parler d’elles et ce nouvel album est à découvrir sans attendre. Leurs âmes croisées et leurs guitares, quant à elles, vous attendent ci-et-là et, surtout, sur scène, entre France, Belgique, Allemagne, Italie et, notamment, au Cully Jazz Festival, au Zermatt Unplugged, au Blues Rules de Crissier, et au-delà du Röstigraben.

The Two - Smile

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