Dialogues artistiques

Projet visionnaire, CROSSROADS rassemble artistes, académiciens et politiques pour débattre et célébrer la culture, entre Genève et Bâle.

Elisabeth Stoudmann - 2018-02-08
Dialogues artistiques - Kami Awori, duo helvétique d'electro soul
Kami Awori, duo helvétique d'electro soul
Dialogues artistiques - Janiv Oron, performeur et compositeur de musique électronique
Janiv Oron, performeur et compositeur de musique électronique
Dialogues artistiques - Michael Anklin, batteur et audio designer suisse
Michael Anklin, batteur et audio designer suisse
Dialogues artistiques - le performeur suisse Yan Duyvendak & le metteur en scène égyptien Omar Ghayatt dans “Still in Paradise” ©Agnes_Mellon
le performeur suisse Yan Duyvendak & le metteur en scène égyptien Omar Ghayatt dans “Still in Paradise” ©Agnes_Mellon

Masr! Egyptian Club Night, Mzantsi! South African Club Night: Les intitulés de ces soirées, à l’affiche du Festival Antigel à Genève et de la Kaserne Basel, ont de quoi intriguer. Leur contenu aussi. Quel est donc le lien entre Islam Chipsy, phénomène d’un électro chaâbi déjanté et le travail de création des expérimentateurs sonore Janiv Oron et Michael Anklin avec leur alter-ego égyptienne Nur ?

Que font donc ensemble la chanteuse, performeuse et chorégraphe sud-africaine Manthe Ribane, notamment connue pour son travail avec Die Antwoord, et le duo d’électro soul suisse Kami Awori ? En zappant sur le net, je découvre alors que ces deux soirées sont la partie immergée d’une vaste opération de conscientisation autour de l’importance de la culture dans toute société digne de ce nom.

 

Janiv Oron, performeur et compositeur de musique électronique

 

Les artistes, miroirs et précurseurs de nos sociétés

Menée conjointement par Pro Helvetia et la DDC, le projet s’intitule CROSSROADS – international perspectives on culture, art and society. Deux jours de conférences, des débats, des concerts, des performances de théâtre et de danse, des lectures, des films expérimentaux, des vidéos sont également proposés à Bâle, à l’Université et au Jazz campus de la Musik Akademie Basel. Le tout s’inscrit dans une logique d’échange et a été placé sous la direction artistique de Sandro Lunin, futur directeur artistique de la Kaserne Basel (dès septembre 2018). Pff… une véritable marée d’évènements pour marquer haut et fort que “le bien-être culturel est un aspect essentiel du bon fonctionnement de toute société. Cela signifie bien plus que la simple préservation de l’héritage culturel d’une société. Les artistes agissent comme des miroirs, des critiques, des éducateurs, des constructeurs, des précurseurs de nos sociétés.“ comme le précise d’emblée le programme de la manifestation. 

 

Le performeur suisse Yan Duyvendak & le metteur en scène égyptien Omar Ghayatt dans “Still in Paradise” ©Agnes Mellon

 

Pour rappel, Pro Helvetia est LA Fondation pour la culture suisse, active en Suisse et à l’étranger et la DDC (Direction du Développement et de la Coopération) est l’organe du Département fédéral des affaires étrangères en charge de la coopération internationale. Les premiers soutiennent et diffusent l’art et la culture suisses, entre autres via des résidences d’artistes à l’étranger. Les seconds, consacrent 1% de leur budget d’aide au développement, au soutien des cultures des pays dans lesquels ils sont présents. 

 

Un jubilé festif et réflexif

Joint au téléphone, Jasper Walgrave, chef de ce projet à Pro Helvetia, remet l’opération en perspective. « Nous nous sommes rendu compte que nous célébrions un triple jubilé avec les dix ans de notre bureau de liaison en Inde, les vingt ans de notre bureau en Afrique du Sud et les trente de notre bureau au Caire. Nous avons eu envie de montrer en Suisse le travail - largement méconnu - que nous faisons sur le terrain. Nous voulions aussi créer un espace et un moment de réflexion entre les différents acteurs de ce domaine. ». Une opération de visibilité bienvenue à l’heure où la culture, le droit à l’information et les actions sociales sont remises en question dans les pays les plus pauvres de notre planète comme dans les plus riches... 

Pourquoi financer des résidences d’artistes dans ces régions du globe où le monde artistique a bien souvent un impact économique faible et où les possibilités de développement de carrière des artistes suisses sont quasi-nulles ? « Nous n’avons pas pour mission de remplir étroitement et uniquement un rôle économique. Nous agissons aussi dans une perspective à long terme dans le sens du rôle civique et social des arts. Dans ce cadre, notre approche sur le plan international se traduit par la volonté d’ouvrir les esprits, de casser les stéréotypes sur les autres, de ne pas rester enfermé sur notre île, de s’inscrire de façon pertinente dans un monde toujours plus globalisé». 

 

Ntando Cele «Black Off» © Janosch Abel

Une gigantesque mise en réseau

« Avec la globalisation, les artistes devraient pouvoir théoriquement échanger les contenus. Dans la réalité, cela reste compliqué » reprend quelques heures plus tard Géraldine Zeuner, à la tête du département « Culture et Développement » de la DDC lors d’une autre conversation téléphonique. A travers les débats et tables rondes qui ont pour intitulés Les droits culturels sous pression : observations du point de vue de l’art contemporain. - Créer des contextes sûrs : une base pour l’art indépendant - L’univers numérique : risques et opportunités de l’espace virtuel pour l’art, CROSSROADS cherche à faire dialoguer artistes, académiciens et hommes politiques d’une quarantaine de pays afin de thématiser les enjeux et de permettre une mise en réseau des différents intervenants et participants. Une entreprise unique en son genre qui devrait permettre à la DDC d’améliorer son travail sur le terrain.

 

Un processus créatif original 

Seules artistes suisses à participer à la soirée Mzantsi! South African club night, également baptisée par le festival Antigel  South Africa, What’s up ?, les deux jeunes femmes qui composent le duo Kami Awori sont volubiles au sujet du projet Crossroads. Grâce à lui, elles sont parties deux semaines en Afrique du Sud pour y réaliser un travail de création avec l’artiste chanteuse et chorégraphe Manthe Ribane. « Il a y un côté extrêmement stimulant dans ce genre de travail. On sort de notre zone de confort, on approche les choses différemment. On se laisse imaginer des choses au-delà de ce qui nous semblait imaginable » explique Awori, chanteuse et photographe, née en Ouganda, arrivée à Genève à l’âge de dix ans. Ce à quoi renchérit la beatmakeuse, claviériste et DJ Ka(ra)mi « Ensemble nous avons réalisé une musique cinématique, très visuelle donc, mais aussi très électronique. En plus de Manthe Ribane, nous avons également rencontré d’autres artistes du collectif CUSS. En Afrique du Sud, il y a tout un mouvement musical un peu futuriste, des sons que l’on entend nulle part ailleurs ». 

 

Manthe Ribane, performeuse, chorégraphe et chanteuse d'Afrique du Sud.

 

Ces trois femmes, toutes afro-descendantes (Ka(ra)mi est d’origine hongro-haïtienne), ont vite trouvé un langage commun, une base sur laquelle elles ont pu constituer un répertoire entièrement nouveau, qu’elles répètent, enregistrent et filment ces jours à Genève. La démarche de Kami Awori  participe déjà de la rencontre, de l’échange. Les deux artistes sont en train de terminer un album réalisé en plusieurs années, avec des escales dans différentes villes du globe (Bamako-La Havane-New York-Berlin). « Là où le projet Crossroads est intéressant c’est par le processus d’aller et de retour. Avec Kami Awori, nous avions collaboré avec des artistes maliens et cubains sur place, mais aucun n’est venu en Suisse, faute de moyens. Là la boucle est bouclée. Nous sommes allées en Afrique du Sud et Manthe Ribane est venue à Genève.» Crossroads permet également  au duo de s’inscrire toujours plus clairement dans ce nouveau mouvement d’artistes africains, ou afro-descendants, qui ont des choses à dire et cherchent à : « inverser les dynamiques de domination dans la musique en créant leur propre son et leur propre structure » conclut Ka(ra)mi.

Toutes les informations et programme complet sur  www.prohelvetia.ch

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