Du marais appenzellois à la musique expérimentale

Klang signifie le son en allemand – Moor, le marais – et Schopfe la hutte. Klang-Moor-Schopfe fut un festival unique en son genre.

Elisabeth Stoudmann - 2017-10-03
Du marais appenzellois à la musique expérimentale -
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Du marais appenzellois à la musique expérimentale -

Lorsque l’on arrive en ce samedi 2 septembre 2017 à Gais, au cœur de l’Appenzeller Land, il pleut des cordes et les verts pâturages qui ont fleuri sur des marais asséchés semblent vouloir retourner à leur état initial. Le train nous amène jusqu’à la station de Schachen, un arrêt facultatif en pleine vallée. A quelques mètres de là, un petit chemin s’enfonce dans les verts pâturages, à la droite d’un petit lac dont on apprendra plus tard qu’il n’est que la manifestation éphémère du surplus de pluie. Au bout du chemin, un club de tir. Le rideau de pluie rend le paysage uniforme et l’on marche mécaniquement jusqu’à la cabane du stand de tir. C’est là que le Festival Klang-Moor-Schopfe a installé ses quartiers généraux. Il en a profité pour rebaptiser le lieu Piccolo Arsenale, un clin d’œil au « grande » Arsenale de la Biennale de Venise.  

 

Des performances visuelles et auditives

Klang signifie le son en allemand – Moor, le marais – et Schopfe la hutte, petite grange ou cabane de rangement typique de la région. La conjonction de ces trois mots, Klang-Moor-Schopfe, a donné le titre à cette manifestation peu ordinaire, sortie du cerveau du programmateur et concepteur de projets hors-norme, Patrick Kessler.

Patrick Kessler a proposé à dix musiciens, bricoleurs du son, ethnomusicologues, artistes sonores, d’investir ces huttes avec leur imagination, leur inventivité et d’improviser dans, avec et autour de ce décor de carte postale. Quand le soleil fait son apparition, l’ambiance change du tout au tout et l’on s’attend presque à voir débouler Heidi au détour d’un chemin...  Certains des artistes conviés sont Suisses comme Norbert Möslang, voire de la région (Roman Signer), d’autres sont serbe (Svetlana Maras), russe (Olga Kokcharova) ou autrichien (Rupert Huber). 

 

 

Le son du canon 

Plusieurs des sound systems présentés ont pris pour point de départ de leur réflexion, le stand de tir situé à quelques centaines de mètres de leur hutte et par conséquent la violence, les armes qui contrastent fortement avec le calme de l’environnement.  En premier lieu Roman Signer dont la grange pointe un canon qui « barit » à chaque fois qu’un promeneur s’approche. Le collectif d’ethnomusicologues Norient, dont le centre est basé à Berne, a quant à lui recyclé la partie de son exposition « Seismographic Sounds » consacrée à la guerre et l’a agrémenté de podcasts, dont cet entretien avec le président de l’association du stand de tir qui pose des distinctions entre le « tir » en tant que sport et le « tir » pour tuer.

 

 

Quand la nature se transforme en instrument

Dans une autre hutte, sous l’intitulé « Living Instruments » on se retrouve nez à nez avec pelouse « dynamique » qui renferme des micro-organismes liquides. A travers un processus de chauffage, les micro-organismes émettent des bruits. Lorsque l’on touche cette moquette mutante d’autres sons sont produits. Une façon originale de mettre en lien musique contemporaine, sciences de la nature et technique. Elle est l’œuvre de Vanessa Lorenzo Toquero, une artiste espagnole qui explore les liens entre science ouverte, art collectif et médias digitaux. Vanessa Lorenzo Toquero vit à Lausanne. Elle fait partie du de l’association Hackuarium (dont l’objectif est la démocratisation des sciences, la biologie do it yourself) et de We Spoke, un collectif de musiciens contemporains qui s’intéressent aux liens entre science naturelle et technique.

 

Live music in Gais

Tous ces artistes passionnants se croisent et se retrouvent au stand de tir en compagnie des spectateurs : un public culturel averti ainsi que des gens de la région venus par curiosité. Pendant la journée, débats et ateliers s’enchaînent. A signaler parmi ceux-ci l’excellent atelier-performance de Andrin Uetz, organisé par Norient, qui mène un travail de recherche sur les paysages sonores à Hong Kong et qui a proposé une écoute comparative de ces derniers avec les sons du marais. 

Le soir, place aux concerts, entre deux tables de tir. Sur les deux weekends que couvrent le festival, outre les performances des artistes invités, signalons la performance du batteur sur tous supports qu’est Julian Sartorius et celle du grand maestro de la musique improvisée, le pianiste Jacques Demierre. Pour cet événement la petite salle du stand de tir est pleine et les gens des premiers rangs sont couchés sur le ventre « en position de tir » : devant eux les champs et au loin les cibles. Chaque spectateur scrute le paysage pour y trouver le piano caché...

 

Performances inédites

Jacques Demierre va-t-il lui aussi jouer avec la nature ? Un paysan démarre son tracteur à quelques mètres de là, hors de vue des spectateurs. Le tracteur déboule de la droite, comme sur l’écran d’un film et sur le siège du passager la tignasse aisément reconnaissable de Jacques Demierre rebondit en suivant le rythme des secousses. Amarré au tracteur un piano droit blanc est alors largué dans l’espace devant nous. Deux membres du public se lèvent, sortent et l’encadrent à droite et à gauche alors que Jaques Demierre, en bottes de paysans, s’installe au centre. A eux trois, ils remettent le piano sur pied, les deux acolytes le maintenant fermement pendant que Jacques Demierre en tire des sons, parfois doux, parfois violent, le caresse et le frappe. Un chat puis un chien passe. Chacun d’eux s’arrête, observe. Au fond, il ne se passe pas grand chose et pourtant, peu à peu, un suspense s’installe, ponctué de rires lorsque le décor interfère avec la musique.  Une heure plus tard, le tracteur réapparaît, embarque le piano et l’artiste et la nature retrouve son espace, enrichie par la résonance de la performance. 

 

 

Patrick Kessler aime les challenges, les confrontations, les musiques exigeantes et réfléchies. Avec son festival d’un genre nouveau, il a montré qu’un curateur peut agir comme un chef d’orchestre et diriger une symphonie d’installations et de performances sonores qui marquera sans aucun doute les annales des événements musicaux créés en Suisse dans les années 2000.

 

 

Klang-Moor-Schopfe Festival a eu lieu du 01 au 10.09.2017. klangmoorschopfe.ch

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