Portrait & Reportage

Grand Prix suisse: Patricia Kopatchinskaja

La lauréate du Grand Prix suisse de musique est une violoniste classique exceptionnelle, née en Moldavie en 1977 et Bernoise d'adoption.

Julie Henoch - 2017-10-26
Grand Prix suisse: Patricia Kopatchinskaja - Patrica Kopatchinskaja ©Julia Wesely
Patrica Kopatchinskaja ©Julia Wesely
Grand Prix suisse: Patricia Kopatchinskaja - Patricia Kopatchinskaja ©Marco Borggreve
Patricia Kopatchinskaja ©Marco Borggreve

Le 22 septembre dernier, elle est apparue en grand, en immense même, sur l’écran de la cérémonie bâloise du Grand Prix Suisse de musique, devant la paroi en contreplaqué de son hôtel de Bucarest, où elle s’apprêtait à jouer Ligeti, l’un de ses compositeurs de prédilection.

 

 

Une quatrième lauréate pour ce prestigieux prix national, et un vrai rayon de soleil. L’occasion d’échanger un peu avec cette jeune violoniste d’origine moldave, venue terminer son conservatoire à Berne au détour de l’an 2000, capitale depuis lors devenue son point d’ancrage.

Une sacrée carrière

Patricia Kopatchinskaja n’en est pas à son premier prix, loin s’en faut, elle est l’une des violonistes les plus renommées de notre époque, et la liste de ses prestigieuses collaborations est aussi longue qu’hétéroclite. De l’orchestre philharmonique de Vienne à celui de Londres, de la Deutsche Symphonie de Berlin à la NKH de Tokyo, on la retrouve partout, sous la baguette des plus grands, comme Vladimir Ashkenazy, Roy Goodman, ou encore Philipp Herreweghe, avec qui elle jouera bientôt le concerto de Schumann : « Il m’a "découverte" alors que j’étais encore étudiante, et fut l’un des premiers à me donner ma chance. C’est un grand artiste, qui en connaît long sur l’histoire culturelle et philosophique de chaque pièce qu’il joue. »

Patricia Kopatchinskaja ©Marco Borggreve

 

Tu n’ennuieras pas ton public

Apprendre, s’amuser, et rechercher, semblent être les maîtres mots de cette extraordinaire violoniste, mais lorsqu’on lui demande quelles sont selon elle les qualités essentielles d’un bon musicien, elle s’en sort avec une pirouette : « Il y a trois critères : 1. Tu n’ennuieras pas ton public. 2. Tu n’ennuieras pas ton public. 3. Tu n’ennuieras pas ton public. » En l’écoutant jouer, on doute que cela lui soit déjà arrivé. Patkop, de son petit nom, possède une présence et un jeu époustouflants. Un quelque chose de Martha Argerich, le drame en moins. C’est tout entière qu’elle virevolte, sautille, vit tout ce qu’elle interprète, le plus souvent pieds nus, depuis qu’une étourderie lui fit oublier ses escarpins, et découvrir les vibrations de l’orchestre sur le sol.

 

Pas une vraie violoniste

Pourtant, elle ne se considère pas comme "une vraie violoniste". « Dans le sens où je m’intéresse plus à la musique qu’à un quelconque instrument. Un poète s’identifie-t-il à son stylo ? Un peintre à son pinceau ? » Avant de préciser un peu plus tard : « l’instrument est le prolongement de l'âme, de notre voix, de nos mains, de notre esprit. Mais la plupart du temps, c'est un obstacle. Un peu comme le papier pour la musique écrite - qui n'est qu'une carte du ciel, des histoires, une vision - et notre devoir de musicien est de traduire cette information, la transmettre, de cœur à cœur. » Développer un style très personnel mènerait donc à quelque chose d’universel ? « C’est très compliqué. Une bonne musique vous attire, puis vous entrez dedans, et elle entre en vous. Ce n'est pas vous qui représentez la pièce, c'est plutôt l'inverse : la pièce vous possède et vous devenez la pièce. »

 

Question technique

La maîtrise technique ne fait pas tout. « La façon mécanique de jouer est une maladie moderne. Les gens semblent parfois penser que la musique n’est qu’une multitude de notes jouées les unes après les autres. Mais cela n'a aucun sens. Si vous prenez Bach, certains ont perçu l’immense drame baroque présent dans sa musique : Edwin Fischer ou Glenn Gould au piano, George Enescu ou Adolf Busch au violon… Avec eux, vous comprenez aisément en quoi cette musique ressemble à une église baroque. »

 

Faire bouger les frontières

Lorsqu’on la questionne sur la rigidité, le côté parfois poussiéreux du monde de la musique dite "classique", elle relativise sans se décourager : « Il y a toujours eu des frontières difficiles à franchir. En son temps, Richard Strauss a refusé d'exécuter des pièces de Schoenberg à Berlin. Mais Beethoven déjà s’était montré transgressif. Mon travail quotidien, voire l'essence même de mon existence, est d’essayer de faire bouger ces frontières. » D’où de nombreuses échappées belles avec une multitude de musiciens expérimentaux, à l’accordéon, aux platines, à l’électronique, ou encore une rencontre avec Anoushka Shankar. Toujours, elle recherche ce truc enfantin, une façon de "jouer", pure et audacieuse.

 

Son regard sur la scène suisse ?

Que pense-t-elle du manque d’émulation dont parlent parfois les musiciens suisses ? De cette histoire de confort, qui nuirait à la création et rendrait les gens un peu paresseux ? « Les paresseux sont partout, et ils ne comptent pas. Le paysage suisse est coloré et intéressant, a produit des personnalités extrêmement originales et inspirantes. On y trouve des musiciens remarquables comme Frank Martin, Honegger, Ansermet, Dutoit, Armin et Philip Jordan, Marcello et Lorenzo Viotti, Heinz Holliger, Hansheinz Schneeberger, Reto Bieri, Dieter Ammann, Thomas et Patrick Demenga… Nombre d’entre eux ont fait leur carrière hors du pays, et je crois qu’il faut en effet savoir quitter sa ville d’origine, son école et son pays pour grandir en tant qu’artiste. »

 

Tête chercheuse

Lorsqu’on relève sa grande curiosité, son côté touche-à-tout, elle s’étonne : « C’est étrange d’avoir à parler de cela, à devoir si souvent le justifier. Bien sûr, Bach et Beethoven étaient les plus grands. Mais nous savons cela, nous connaissons leurs œuvres. Je ne peux pas les répéter indéfiniment. Un physicien connaît et respecte la loi de la gravité, mais il ne l'expérimentera plus. Il fera des recherches où il y a encore quelque chose à trouver. » Quant à l’argent gagné avec ce prix (100'000 CHF), « il sera totalement investi pour créer de la nouvelle musique, faire des expériences ». Dès 2018, Patricia Kopatchinskaja deviendra la nouvelle directrice artistique de la Camerata de Berne qui est, tout comme nous, totalement sous le charme.

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