Les festivals se réinventent en montagne

Festivals

Toujours plus de stations de ski misent sur l’organisation d’événements musicaux pour consolider leur offre et dynamiser leur fréquentation.

David Brun-Lambert - 2020-02-13
Les festivals se réinventent en montagne - Feu ! Chatterton, Rock the pistes 2019 ©Matthieu Vitre
Feu ! Chatterton, Rock the pistes 2019 ©Matthieu Vitre


En 1987, quand Leysin inaugurait son Rock Festival, organiser un événement musical en montagne apparaissait encore comme une curiosité. Trois décennies plus tard, c’est tout le contraire. Dans les Alpes suisses, toujours plus de stations de ski misent sur la production de rendez-vous pop-rock, rap ou électro afin de redorer leur image, de pallier le manque de neige ou de dynamiser leur offre « hors saison ».

Le double avantage des festivals d’altitude

Ils se nomment Polaris (Verbier/VS), Zermatt Unplugged (VS), PALP (VS), Caprices (Crans-Montana/VS) ou encore Rock The Pistes (Portes du soleil/VS-F). Il y a 15 ans, aucun de ces festivals des hauteurs n’existaient. Aujourd’hui, ils incarnent la vitalité de ces manifestations musicales concentrées en montagne. Leur nombre n’a cessé d’augmenter au cours des dernières années. À ce point que le marché des festivals d’altitude apparaît maintenant saturé. « De novembre à avril, on peut compter un festival par week-end se déroulant en altitude », précise Raphaël Nanchen, cofondateur du Caprices et désormais à la tête de Polaris. Comment expliquer ce phénomène ? « Par des enneigements tardifs et une rivalité toujours plus féroce entre les stations, poursuit Raphaël Nanchen. En proposant de telles manifestations, ces destinations s’offrent le double avantage d’attirer un public renouvelé et de générer une activité économique non négligeable. » Et cela tant durant l’hiver qu’à l’intersaison durant laquelle Verbier, Crans-Montana ou Zermatt connaissent un ralentissement de leur fréquentation touristique. 
Mais pour autant : gagner les cimes quand le business des festivals « de plaine » est notoirement saturé, est-ce là une garantie de succès ? L’affaire est moins simple. En effet, si l’organisation de manifestations musicales est déjà en soi une activité risquée en raison de nombreux facteurs aléatoires (météo, mobilisation du public, vente de nourriture et de boissons, etc.), ces difficultés sont démultipliées en altitude.

Aftermovie - Polaris Festival 2018

 

« 30% à 40% de coûts supplémentaires »

« Un festival organisé en montagne représente un coût supplémentaire de 30% à 40% par rapport au budget d’une manifestation open air "normale"», assure Michel Girard, président de la Commission événements des Portes du Soleil, à l’initiative du festival Rock The Pistes. Infrastructures acheminées par route, puis (souvent) par hélicoptères, parkings complémentaires à aménager, gestion des déchets ou encore sécurité maximale à garantir au public : la tenue d’un festival en altitude est invariablement synonyme de frais additionnels et de logistiques complexes. « Notre événement se situe dans la tranche haute des frais complémentaires pour ce type d’événement, explique Michel Girard. En effet, plutôt que de présenter un lieu fixe, nous proposons cinq scènes disséminées entre les montagnes suisses et françaises que nous devons quotidiennement hisser par voies aériennes, puis installer et enfin démonter. Les frais humains et techniques incompressibles engagés sont donc très importants. » Mais aussi payants ! Fort d’avoir accueilli 25'000 personnes lors de son édition 2019, Rock The Pistes mise sur la venue de 5'000 mélomanes supplémentaires pour son dixième anniversaire en mars 2020. « Malgré ce succès, et faute de partenariats extérieurs imposants, nous sommes toujours forcés de jongler avec notre budget », modère cependant Michel Girard. À l’instar de la manifestation franco-suisse, nombreux sont les événements musicaux de montagne confrontés à un obstacle identique : la prudence que montrent la plupart des sponsors à accompagner des rendez-vous de faible ou de moyenne capacité.

Aftermovie - Rock the Pistes 2019

 

Forcés à entreprendre et innover

« Les partenaires privés montrent traditionnellement moins d’entrain à soutenir des festivals qui s’adressent à une audience réduite, mais de choix, qu’à de grands-messes musicales où ils savent pouvoir toucher un maximum de monde », résume Rolf Furrer, directeur de Zermatt Unplugged, événement pour lequel 30'000 personnes ont fait le voyage au pied du Cervin lors d’une douzième édition faste en avril 2019. « Ce que demandent ces sponsors aujourd’hui, c’est de participer directement au contenu, poursuit-il. De contribuer à créer des formats originaux, hauts de gamme, qui mettent en valeur leur marque ». Ce constat force les festivals de montagne à réinventer urgemment leur modèle, comme leur positionnement. C’est ainsi que les uns délaissent les concerts pour des soirées house-techno aux coûts de production moins élevés (à l’exemple du Caprices, repositionné en festival électro en 2015) quand d’autres démultiplient leurs sources de financement en imaginant des « solutions sponsoring personnalisées ». D’autres encore choisissent de se décliner toute l’année à la manière d’une « marque culturelle » lors d’événements ponctuels (Polaris assurant la programmation d’une soirée du Montreux Jazz Festival 2018). « Et si tous les freins auxquels sont actuellement confrontés les festivals de montagne étaient au final une chance, se demande Mirko Loko, directeur artistique de Polaris. Face à l’augmentation du nombre d’événements en altitude, à la complexité croissante de leur logistique et jusqu’à la diminution des budgets marketings des partenaires, nous sommes forcés d’être toujours plus entreprenants et inventifs. Et notre capacité d’invention et de renouvellement, au final, c’est bien elle qui fait toute la différence auprès du public ! ».

Zermatt Unplugged 2019

 

« Expérimenter dans un cadre splendide »

Miser sur des idées originales afin de se distinguer et inviter le public à s’inscrire non dans un seul lieu mais dans une région toute entière : cette politique singulière, le PALP Festival l’a défendue dès son lancement en 2011. Organisé entre Sion, Martigny, Sierre, le val de Bagnes et le pays du St-Bernard, le rendez-vous s’envisage de mai à septembre comme « un festival constitué de festivals ». « Nous sommes arrivés alors que l’État du Valais cherchait à redynamiser son tourisme de montagne, explique Sébastien Olesen, directeur du PALP. Nous avons répondu à ce besoin en faisant découvrir notre région au printemps et à l’été en organisant des événements à taille humaine dans des lieux emblématiques : cabanes de montagne ou amphithéâtre romain ». Présentant concerts, spectacles de rue ou expositions artistiques en plaine, le festival démultiplie ses concepts décapants en altitude : « Brunch sur télésiège » ou « Rocklette » et « Electroclette » - croisement singulier entre raclette, fendant et « bon son ». En 2019, la neuvième édition attirait 31'000 visiteur-euse-s. Un score enviable que Sébastien Olesen explique par la lassitude qu’éprouve le public envers les événements formatés. « Je pense que les gens cherchent des rendez-vous où il est facile d’expérimenter dans un cadre splendide, poursuit-il. L’attention que nous portons à nos sites, notre défense du terroir valaisan et de ses produits, notre encouragement à la mobilité douce ou nos concerts proposés sans chichi en pleine nature : tout ça fait une différence de taille et fidélise les gens. » 

Rocklette avec The Young Gods @PALP Festival

 

Actuellement l’objet d’une tendance globale, le développement des festivals de montagne est-il appelé à se poursuivre au cours des prochains mois ? « Je pense que ce phénomène n’est pas encore parvenu à saturation et qu’il va encore durer, les stations étant devenues très dépendantes de ce genre d’événements afin d’assurer leur survie », juge Michel Girard. Mais, à l’instar des événements organisés en plaine, « seuls demeureront au final les manifestations à l’identité forte conçues en adéquation étroite avec leur territoire », juge Raphaël Nanchen.

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