L’improvisation au cœur de la création

Portraits

Avec Travelers, son nouvel opus avec son quartet Parallels, Nicolas Masson signe une très belle œuvre entouré d’illustres musiciens et amis.

Elisabeth Stoudmann - 2018-02-27
L’improvisation au cœur de la création - © Dániel Vass
© Dániel Vass

 

Le saxophoniste genevois Nicolas Masson est un musicien discret et réfléchi qui mène sa barque et sa musique avec virtuosité, sensibilité et un incroyable feeling au sein de diverses formations. Entre introspection et improvisation, il explore dans son trio Third Reel (guitare-batterie-sax), une musique à peine écrite, construite sur les climats et les atmosphères.

Au sein de son quartet, Parallels, il travaille avec trois amis de longue date : Colin Vallon au piano, Patrice Moret à la contrebasse et Lionel Friedli à la batterie. Ensemble, ils explorent et réinventent des univers musicaux très variés selon l’inspiration du moment. Sur son tout nouvel opus, Travelers on entend ainsi en filigrane de la musique classique, mais aussi une inspiration modale et des sons qui renvoient aux maqâms d’Asie centrale, cette région du monde qui fut un temps au cœur de la route de la soie, et qui fascine Nicolas Masson depuis toujours. Travelers est un enregistrement nourri de la somme des expériences de ces différents instrumentistes qui s’écoute et se réécoute et gagne à chaque fois en profondeur. Comme les deux précédents enregistrements de Nicolas Masson, Travelers est paru sur le prestigieux label ECM. Le groupe vernira son CD dans le cadre de l’AMR Jazz Festival le 28 février.

Comme pour vos deux derniers enregistrements, vous avez enregistré dans le studio Auditorio Stelio Molo de la RSI à Lugano, est-ce votre lieu de prédilection ?

Nicolas Masson : J’aime cet endroit. Comme il n’y a pas de cabines, nous jouons tous ensemble, en live et sans casque. L’acoustique de ce studio, qui est en réalité une salle de concert pour ensembles classiques, est excellente mais très sonore. Cela nous oblige à jouer doucement, à contrôler les dynamiques. Comme nous jouons une musique basée sur l’écoute mutuelle, c’est assez propice.

Votre disque sort sur le label ECM. Qu’apporte son directeur artistique, Manfred Eicher, lors de l’enregistrement ?

N. M. : On peut dire que Manfred Eicher est comme un cinquième musicien ou un metteur en scène. C’est très précieux d’avoir quelqu’un qui a une telle oreille à nos côtés. Il nous conseille sur l’emplacement des micros, sur le choix d’une anche ou d’une cymbale, sur la pertinence d’une décision musicale. Dans le cas de cet enregistrement tout s’est passé très vite. Nous avons enregistré les trois quarts du disque en une demi-journée, presque toutes les premières prises étaient les bonnes. Il faut dire que nous avions bien préparé le disque en amont, sur scène et en répétition. 

 

Pourquoi avez-vous intitulé ce disque Travelers ?

N. M. : C’est un disque sur la trace, l’empreinte que les gens laissent lors de leur passage sur cette terre. J’ai écrit tous les morceaux en m’inspirant de gens que j’ai connus ou qui m’ont marqué d’une façon ou d’une autre. J’ai par exemple dédié un morceau à chacun des musiciens de Parallels. Beaucoup d’autres gens évoqués ont disparu. Le morceau Almost Forty, que j’ai écrit le jour de mes 39 ans, est un hommage au chorégraphe Merce Cunningham. J’avais vu son dernier spectacle, Almost Ninety, au BAM à Brooklyn alors qu’il était à l’article de la mort. A la fin de la représentation, il est venu sur scène en chaise roulante accompagné de son médecin pour saluer. Je me rappelle encore de la façon dont sa main s’est levée pour le salut. Il y avait une telle énergie…

Vous n’avez pas un parcours très ordinaire. Comment vous êtes-vous retrouvé à 20 ans à New York au début des années 90 avec des musiciens de la scène free jazz ?

N. M. : Pour la petite histoire, j’ai découvert le saxophone au début de mon adolescence à travers Angelo Moore, le chanteur et saxophoniste du groupe Fishbone lors d’un concert à Montreux. Je me suis mis à en jouer en autodidacte et j’ai été définitivement captivé par le jazz après avoir vu en concert le World Saxophone Quartet, puis Miles Davis à quelques mois d’intervalle. Après être parti de Moscou en transsibérien pour un voyage de six mois en Asie, je suis passé par Genève récupérer mon instrument et je suis parti à New York. Le surlendemain de mon arrivée, je suis allé écouter le big band de David Murray, que je connaissais du World Saxophone Quartet. A la sortie du concert, je suis tombé sur le grand pianiste Cecil Taylor qui m’a abordé. De fil en aiguille, j’ai plongé dans le milieu de cette scène loft du free jazz. J’ai découvert la musique free mais aussi ce que cette musique impliquait socialement, philosophiquement et spirituellement, grâce à cette immersion dans une communauté essentiellement afro-américaine. Je prenais des cours avec Frank Lowe et avec Makanda Ken McIntyre. Je suis ensuite parti deux mois à l’Université de Berkley en Californie. J’y ai étudié l’anglais et j’ai suivi un cours sur les discriminations raciales aux Etats-Unis en faculté d’Ethnic Studies. Une fois rentré à Genève, je me suis inscrit dans la filière professionnelle du Conservatoire Populaire. En 2000, après avoir reçu mon diplôme, je suis retourné à New York pour une année. J’ai repris des cours, cette fois principalement avec Rich Perry mais aussi avec Chris Potter. J’avais des rapports très proches avec les musiciens new-yorkais, j’ai créé un groupe avec certains d’entre eux, avec lesquels j’ai enregistré mes deux premiers albums.

Pourquoi être rentré en Suisse ? 

N. M. Evidemment, j’aurais aimé rester là-bas, mais c’était compliqué, ne serait-ce que d’un point de vue financier. A l’époque, j’idéalisais un peu New York. Il y a toujours eu des musiciens fantastiques en Suisse, mais je ne les connaissais pas vraiment. En rentrant, je me suis rapidement rendu compte des avantages de la Suisse. Il y avait par exemple L’AMR (Association pour l’Encouragement de la Musique Improvisée née dans les années 70 à Genève, dans la mouvance du mouvement du free aux USA), qui propose des salles de répétition avec piano et batterie où je pouvais répéter 20 heures par jour si je voulais. Grâce à l’AMR, j’ai aussi pu assister à moult concerts. J’ai pu également commencer à enseigner le saxophone et l'improvisation. Petit à petit j’ai rencontré des musiciens suisses (en particulier des Alémaniques) et des musiciens européens. Je me suis plus intéressé à ce qui se passait en Europe et j’ai finalement construit un réseau stimulant.

Quel est votre rapport à la musique classique en particulier dans ce nouvel enregistrement de Parallels?

N. M. : Dès le moment où j’ai découvert le saxophone et le jazz à 14 ans, j’ai simultanément commencé à m’intéresser à la musique classique. Le premier disque de Parallels, qui est paru en 2009 était très influencé par la scène new-yorkaise. Colin Vallon y jouait uniquement du clavier Rhodes. C’était beaucoup plus urbain, beaucoup plus rock. Chaque disque capture un moment musical bien particulier. Dans ce nouvel enregistrement, la musique baroque m’a notamment influencé. J’ai beaucoup écouté le contre-ténor allemand Andreas Scholl. Sa façon de “porter“ le son a modifié mon approche musicale. J’ai eu envie de m’approcher de cela avec mon instrument. 

 

Nicolas Masson - Travelers

Nicolas Masson, Colin Vallon, Patrice Moret, Lionel Friedli, Travelers, ECM. 

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