Compte-rendu

Match&Fuse goes to Zurich

Créé par un collectif anglais, le festival Match&Fuse a installé ses quartiers à Zurich fin septembre 2017. Une réunion musicale paneuropéenne

Debra Richards - 2017-11-16
Match&Fuse goes to Zurich - Colin Vallon ©Jean-Marc Guélat
Colin Vallon ©Jean-Marc Guélat
Match&Fuse goes to Zurich - IOKOI @Joe Sciacca
IOKOI @Joe Sciacca
Match&Fuse goes to Zurich - Tim & Puma Mimi @Roshni Gorur
Tim & Puma Mimi @Roshni Gorur
Match&Fuse goes to Zurich - Me & Mobi @Roshni Gorur
Me & Mobi @Roshni Gorur
Match&Fuse goes to Zurich - Lucia Cadotsch @Jean-Marc Guélat
Lucia Cadotsch @Jean-Marc Guélat
Match&Fuse goes to Zurich - Colin Vallon ©Jean-Marc Guélat
Colin Vallon ©Jean-Marc Guélat
Match&Fuse goes to Zurich - Schnellertollermeier ©Jean-Marc Guélat
Schnellertollermeier ©Jean-Marc Guélat
Match&Fuse goes to Zurich - Tobias Preisig ©Jean-Marc Guélat
Tobias Preisig ©Jean-Marc Guélat

“Comment dit-on déjà en anglais?” Manuel Troller se tourne vers moi, puis se remémore soudain: “urgence”. Il ne veut pas parler du tempo de son groupe, Schnellertrollermeier qui atteint pourtant des vitesses de Formule 1. Le guitariste pense plutôt à ce dont nous avons besoin pour nous extraire du bourbier dans lequel nous évoluons. Le nouvel album de Schnellertrollermeier s'intitule Rights et ce n’est pas pour rien.


Une musique énergisante

Jonglant entre notes, pulsations et rythmes, ce trio basse-batterie-guitare a le don de nous stimuler jusqu’aux profondeurs de nous-mêmes, jusque dans nos cellules. Je danse, oscille, et je vois un type plus âgé qui y va à fond. Ses muscles saillent, la musique est énergisante. Presque palpable, rebelle, elle fait imploser les murs invisibles qui nous séparent. Schnellertrollermeier est l'un des seize groupes à l'avant-garde de la musique jazz et électronique qui ont fait du lancement du Match&Fuse Zürich Festival un moment de pur plaisir.

Créé en Grande-Bretagne par le musicien Dave Morecroft en 2011, Match&Fuse avait à l’origine pour but de créer un point de rencontre pour des groupes provenant de deux pays différents. En s'entraidant, ceux-ci se trouvaient mutuellement des dates de concerts dans leur région respective. Peu à peu Match&Fuse s’est imposé comme un festival utilisant la philosophie punk du “do it yourself”. Il déjà organisé des événements dans des villes comme Toulouse, Oslo et Rome grâce à des partenaires comme Matthieu Cardon en France. Je fais partie de l’équipe anglaise de Match&Fuse. Chaque festival se déroule sur deux ou trois jours dans plusieurs lieux et reflète la personnalité et les contacts du promoteur local. Match&Fuse n'est pas une organisation politique, et pourtant, depuis le choc engendré par le vote britannique sur le Brexit, elle l'est devenue. Construire un réseau d'artistes partageant les mêmes idées, c'est avant-gardiste, ouvert et collaboratif.

 

Colin Vallon est en ébullition

Le festival a commencé au Club Mehrspur avec une table ronde portant sur les problèmes auxquels doivent faire face les musiciens. Le festival s’est ensuite poursuivi au Moods, au Labor Bar et à Exil. Exil a accueilli des talents zürichois comme Kali (je me réjouis d'ailleurs d'entendre l'album de ce trio au printemps prochain) et Tobias Preisig. Son set solo a déferlé comme une mer sonique tumultueuse. Pourtant ce sont des subtilités comme Immortal, lorsque son style de violon s'entrelace invisiblement avec des sons électroniques, qui me séduisent le plus. La chanteuse Lucia Cadotsch de Speak Low et le superbe duo suédois constitué de Otis Sandsjö (sax) avec Petter Eldh (basse) ont tissé une toile fragile autour des standards du jazz, les réinterprétant avec distance et modernité.

Lucia Cadotsch @Jean-Marc Guélat

 

Ils ont été rejoints par Colin Vallon, Marc Lohr et Julian Sartorius pour Renditions– des remixes de l'album original de Lucia. Les pulsations digitales rapides et subtiles de Colin Vallon ont donné le ton à la chanson Don't Explain, qui a ensuite été doucement remaniée par Lucia. C'est du jazz pour de nouvelles oreilles, qui vit et respire dans notre époque.

Pour en revenir à Colin Vallon, qu’en est-il de son trio? Match&Fuse a eu de la chance de l'avoir au clavier Fender Rhodes. Il savait exactement comment faire voler en éclat des grooves magnifiques sur cet instrument chaleureux et cool qu'est le Rhodes. Son style, en ébullition faisait écho au jeu de percussion poétique de Sartorius. Otis Sandsjö s'est joint à lui pour expérimenter encore plus loin. Otis faisait également partie du sextet suédois, Farvel, qui accompagnait les improvisations vocales d'Isabel Sörling – une chanteuse au cri élégant….

 

Des rythmes aux couleurs fluorescentes

En ce qui concerne la musique électronique, j'ai été séduite par IOKOI accompagné de la vidéaste Aria. Mara Micciche joue des rythmes lents en y ajoutant de grosses basses. Sa voix haut perchée et tendre flotte tel un nuage au-dessus des sons électroniques, comme pour illustrer la dichotomie entre les humains et le monde high-tech. Tout en restant doux et soulful, le duo synthé/batterie In Girum (France) et Soccer96 a su mettre le feu à la salle. Tim & Puma Mimi (CH / Japon), a clos le festival en permettant au public de se lâcher et de faire la fête grâce à ses rythmes aux couleurs fluorescentes et la voix enjouée de sa chanteuse. C’était dingue!

Tim & Puma Mimi @Roshni Gorur

 

M&F est une fête urbaine où le public se presse dans différents lieux pour découvrir une multitude de styles musicaux. Cela ne permet pas toujours aux groupes qui y jouent de prendre leur temps et de respirer pendant leur prestation. L’idée est d’ailleurs moins de faire la part belle à un groupe en particulier qu’au festival dans son ensemble. Il s'agissait du premier concert à l'étranger pour Øyunn (Norvège), qui a proposé une sorte de “Dream-Pop”, tandis que Me & Mobi, basé à Berne, a embrasé la salle avec son trio de claviers au style particulier mais complètement attachant. Je les imaginerais bien jouer Snake Pit Bar de Taffey dans Blade Runner. The True Harry Nulz et le Match&Fuse Ensemble ont quant à eux joué la carte de l'improvisation. Ce dernier étant un groupe composé de musiciens paneuropéens qui ne se sont rencontrés que récemment à l'occasion du M&F Dublin.

 

Julien Desprez ©Roshni Gorur

 

Vers un univers où l’on ne ferait plus qu’un

Je conclurai avec Julien Desprez qui a fait sensation. Au milieu de trois rangées de LED faites de manière artisanale, d’une ribambelle de pédales à effets et de câbles, Julien se tenait seul avec sa guitare, elle aussi, modifiée par ses soins produisant toutes sortes de bruits électriques et percussifs. Bourdonnements, distorsions, bruits sourds, hurlements: ses pieds tapaient furieusement sur les pédales pour en délivrer de la musique de feu. Les rangées de lumière clignotaient intensément, puis l’obscurité. Lorsque la lumière réapparaissait, Julien se trouvait là, dans une position différente. Son apparition soudaine et son expression faciale rappelait celle d’un certain Jack Nicholson dans The Shining.

On aurait aussi pu se croire dans l’univers théâtral d'Antonin Artaud: hypnotique et parfois drôle. Pour finir, Julien Desprez se tenait sur le devant de la scène, tapant sur sa guitare, comme s’il s’agissait d’un rythme cardiaque. Il nous regardait dans les yeux, sans gêne, comme pour nous dire: “me voilà“. C'était l’un de ces moments magiques et émouvants. Ce festival, c’est cela: permettre aux musiciens d'être ce qu'ils sont vraiment, même si leurs idées ont parfois besoin de temps pour évoluer. Leur prise de risques nous donne de l’énergie et nous emmène, le temps d’un instant dans un univers où nous ne ferions plus qu’un.

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