Quand intimité et cohérence artistique payent

Festivals

Alors que s’essouffle le modèle des festivals géants, des rendez-vous misent sur l’ancrage local, l’accueil du public et une créativité audacieuse.

David Brun-Lambert - 2020-02-13
Quand intimité et cohérence artistique payent - Le chanteur Hubert-Félix Thiéfaine aux Francomanias de Bulle, 2019 ©Anne Bichsel
Le chanteur Hubert-Félix Thiéfaine aux Francomanias de Bulle, 2019 ©Anne Bichsel

En Suisse, le nombre de festivals a triplé en 20 ans, connaissant plus de 400 événements tous genres confondus. Parmi eux, certains s’observent en rendez-vous clé de l’industrie du live. À l’instar du Paléo Festival ou du Montreux Jazz Festival, ils attirent à chaque édition plusieurs milliers de personnes. Alors que le modèle sur lequel ils reposent connait partout un essoufflement, des festivals de moindre capacité émergent, pariant avec succès sur la proximité et la découverte. 

Saturation du nombre de festivals

Damso à Paléo ©Laurent Reichenbach

Juillet 2019 : la 44ème édition du Paléo Festival s’achève sans que l’événement ait vendu l’intégralité de ses tickets (1'500 sésames ne trouvant pas preneur-euse-s). Une première en près de 20 ans. Pour le plus grand open air de Suisse, ce phénomène s’observe comme une curiosité. Comment l’expliquer ? D’abord, par les conditions météorologiques extrêmes (canicule puis pluie diluvienne) qu’a dû affronter le poids lourd vaudois. Ensuite, par la concurrence indirecte de la Fête des Vignerons. (ndlr : fête traditionnelle qui rend hommage au monde viticole et qui a lieu une fois par génération. L’édition 2019 a vu défiler environ un million de personnes à Vevey, au bord du lac Léman durant un mois.) Enfin, par « une certaine saturation du marché des festivals », selon Daniel Rossellat, fondateur et président du Paléo. « La Suisse compte parmi les champions du nombre de festivals au kilomètre carré », explique-t-il. « Ici, comme ailleurs en Europe, le nombre grandissant de rendez-vous musicaux entraîne une diminution de la fréquentation de certains d’entre eux. »
Confrontés à la hausse constante du prix des cachets des artistes et à l’émergence d’acteurs puissants créant leurs propres événements (parmi lesquels les géants américains Live Nation et Antschutz Entertainment Group AEG), les grands-messes musicales installées depuis des décennies doivent ainsi également faire face à l’augmentation d’événements concurrents – Irreversible à Monthey (VS), Abyss à Gruyère (FR) ou encore Sion sous les étoiles (VS) apparus au cours des dernières saisons. « Face aux changements intervenus au sein du music business, chaque festival doit fermement se positionner », défend Mathieu Jaton, directeur général du Montreux Jazz Festival. L’avenir appartient aux festivals qui demeurent proches de leur ADN et qui continuent à conter une belle histoire sans devoir suivre la mode ou les tendances. Pour notre part, auprès des artistes comme du public, nous choisissons de miser d’abord sur l’intimité et sur la qualité. »

« Le goût d’une certaine simplicité »

« Intimité » et « qualité » : les deux maîtres mots pour tout festival voulant se distinguer de ses concurrents. « Outre la cohérence d’une programmation, posséder une dimension sociale forte est ce qui fait toute la différence », jure à cet effet Daniel Rossellat. Qualité de son accueil, soin apporté au bien-être du public, vision créative originale, inscription dans un territoire : comme peu d’autres rendez-vous musicaux, le Paléo a montré la voie en Suisse romande, inspirant d’autres événements qui, à leur tour, ont assuré leur pérennité en défendant des valeurs fortes faites d’échange et de proximité. Bad Bonn Kilbi à Guin (FR) est de ceux-là. 

Aftermovie - Bad Bonn Kilbi 2019

 

« Je vois notre festival comme un lieu curieux des nouvelles tendances où l’on conserve le goût d’une certaine simplicité », résume Daniel Fontana, co-fondateur et programmateur du rendez-vous singinois. Devenu un haut lieu incontournable des musiques alternatives en Suisse, Kilbi a construit depuis son lancement en 1990 un formidable lien de confiance avec son public, ses billets s’écoulant chaque année à une vitesse affolante malgré une affiche principalement constituée d’artistes émergent-e-s. « Notre festival existe d’abord par et pour la musique, explique Daniel Fontana. Les gens le savent. Ici, ce qui compte, c’est d’avoir de l’électricité pour les concerts, des bars qui fonctionnent et surtout la politesse. La gentillesse : c’est essentiel. On soigne cela. Tout le monde s’en rend compte, y compris les artistes. » En 2020, le Bad Bonn Kilbi soufflera ses 30 bougies, sans pour autant désirer changer quoi que ce soit à son cadre, à sa ligne créative ou encore à sa capacité (2’000 personnes par jour). « Notre taille, notre politique, notre goût du bricolage : tout cela nous convient, s’amuse Daniel Fontana. Grandir ? pourquoi faire ? »

Miser sur les atouts différentiels 

Si Kilbi n’a pas l’intention de bouleverser son format, d’autres festivals de petite ou moyenne capacité s’adressant eux aussi à un public ciblé entendent bien questionner leur possibilité de développement. Leur survie économique en dépend. À l’occasion de ses dix ans en 2019, Nox Orae, beau rendez-vous des « musiques actuelles » programmé fin août à La Tour-de-Peilz (VD), s’est ainsi essayé à une édition « test » proposant pour l’occasion non plus deux, mais trois soirées. « Cette expérience nous a fait réaliser qu’on ne peut amortir nos frais en proposant une date supplémentaire », explique le programmateur Joël Bovy. « En revanche, nous savons maintenant qu’on peut compter sur 3’000 personnes fidèles réparties sur deux soirs. Ce public nous suit en raison de notre ligne programmatique et de notre cadre enchanteur : le Jardin Roussy. Face à la concurrence que fait peser une offre démultipliée, ces atouts différentiels sont ceux sur lesquels nous allons continuer de miser. »

Aftermovie - Nox Orae 2019

 

Au JVAL aussi, rendez-vous musicale organisée à Begnins (VD), la « proximité » est une valeur cardinale. « À l’origine, nous sommes une fête entre ami-e-s lancée en 2005 sur la terrasse d’un vigneron, explique la programmatrice Maï Kolly. Cette ambiance familiale, c’est notre ADN. Pour la préserver, nous privilégions toujours un accueil « comme à la maison », une jauge limitée (750 personnes), une affiche surtout constituée d’artistes suisses et des produits du terroir qu’on invite les gens à goûter. Cet esprit home made séduit maintenant des artistes de partout (les Américains de Chk Chk Chk venus cette année) ravi-e-s de découvrir un appartement en guise de loge ou bien tout heureux-ses qu’on les amène nager quelques heures dans le lac Léman ».

Supprimer la scène

S’inscrire dans le pouls d’une localité, se tenir à une ligne artistique identifiable, optimiser ses infrastructures, choyer le public et les artistes : là sont les atouts partagés par ces festivals qui, ne pouvant surenchérir pour s’assurer la venue de têtes d’affiche cinq étoiles, misent à fond sur la convivialité. « La plupart des rendez-vous de petite ou moyenne envergure qui ont su durer défendent un même esprit artisanal », confirme Jean-Philippe Ghillani, directeur des Francomanias de Bulle (FR). « Des contraintes logistiques ou financières auxquelles nous sommes tous confronté-e-s, nous avons fait un avantage, créant des atmosphères chaleureuses, très "club", où le public et les artistes se rencontrent. » Résultat : en 2019, les « Francos » faisaient le plein, rejoints par des figures pop-rock (Hubert-Félix Thiéfaine ou Lou Doillon) d’ordinaire habituées à jouer dans des salles plus vastes que ne l’est Hôtel-de-Ville de Bulle (800 places).

Une expérience heureuse également vécue par le jeune événement lémanique Soulitude Urban Expressions. Envisagé dès sa création il y a cinq ans comme une « retraite musicale de quatre jours dédiée à 300 curieux-ses passionné-e-s », selon ses responsables, Djamila Geymeier et Omar Chanan, ce « festival de poche » organisé au cœur de la vieille ville de Genève a poussé à son comble la recherche d’une cohésion entre public et artistes – jeunes talents et héro-ïne-s soul, jazz ou rap confirmé-e-s. Soit : non plus seulement mettre l’accent sur le confort mais carrément supprimer la scène ! « Tout le monde étant mis au même niveau, la communion entre musicien-ne-s et public est facilitée », rit Djamila Geymeier. « À tel point que certains concerts ressemblent moins à un concert de festival qu’à une fête de famille ! »

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